Comment la numérisation transforme l’accès aux prêts
Dans un secteur financier en pleine mutation, la numérisation ne cesse de bouleverser les règles traditionnelles du secteur bancaire, avec des répercussions majeures. Nos vies deviennent elles aussi toujours plus numériques, qu’il s’agisse de faire ses courses, d’interagir avec son réseau, de s’informer ou de chercher des données, entre autres.
Chaque jour, une quantité croissante de données personnelles est générée. Selon Statista, la quantité totale de données créées, collectées, copiées et consommées dans le monde est passée de 2 zettaoctets en 2010 à 149 zettaoctets en 2024, et cette progression devrait se poursuivre. Pour donner une idée de ce volume, un seul zettaoctet équivaut à un milliard de disques durs d’un téraoctet, chacun pouvant contenir environ 6,5 millions de documents.
Face à ce volume colossal de données personnelles et à une numérisation en marche constante, le concept de garantie évolue. Nous envisageons un avenir où la richesse d’un individu sera en partie numérique et où sa solvabilité ira bien au-delà des garanties traditionnelles comme les biens immobiliers ou les actifs physiques.
Nous en voyons déjà les prémices. Par exemple, les données issues de transactions simples, comme les achats du quotidien, peuvent désormais être exploitées pour évaluer la solvabilité.
Les données, nouvelle garantie ?
Historiquement, l’octroi de crédit repose largement sur la mise à disposition de garanties physiques. Ce modèle exclut pourtant de nombreux emprunteurs potentiels, notamment les micro, petites et moyennes entreprises (MPME), qui représentent 90 % des entreprises et plus de 50 % de l’emploi dans le monde. Beaucoup ne disposent pas des garanties exigées pour accéder aux financements nécessaires à leur développement ou à leur résilience. Selon un rapport de la Banque mondiale, 80 % des prêts garantis exigent une propriété foncière, alors que 75 % des petites entreprises ne possèdent que des biens mobiliers, tels que des équipements ou des stocks.
Il est donc essentiel d’innover pour lever ces obstacles à l’inclusion financière des petites entreprises. Les systèmes d’évaluation de crédit (scoring) alternatifs et les prêts basés sur les flux de trésorerie et les données transactionnelles sont des solutions émergentes qui commencent à utiliser les données numériques comme garantie.
Une récente étude du CGAP sur l’évaluation de crédit alternative montre que l’analyse des données transactionnelles des micro-entreprises et des travailleurs des plateformes peut prédire la solvabilité avec une précision équivalente à celle des antécédents de crédit. Des traces numériques comme celles des ventes, des dépenses, des commandes ou des factures fournissent un aperçu fiable des comportements financiers. La combinaison de ces données transactionnelles avec l’historique de crédit améliore encore la précision, facilitant l’accès au crédit pour les petites entreprises sans accroître le risque pour les prestataires de services financiers. Ces données permettent également d’adapter les prêts, notamment en ajustant les conditions de remboursement à la réalité des flux de trésorerie des emprunteurs.
Grâce aux progrès rapides de l’intelligence artificielle et à l’augmentation continue du volume de données disponibles, le potentiel d’amélioration de ces modèles d’évaluation est immense — et nous n’en sommes qu’au début.
Grâce aux progrès rapides de l’intelligence artificielle et à l’augmentation continue du volume de données disponibles, le potentiel d’amélioration de ces modèles d’évaluation est immense — et nous n’en sommes qu’au début.
Les prêts basés sur les flux de trésorerie, en particulier lorsqu’ils sont fournis via des modèles de finance intégrée qui introduisent des services financiers dans des plateformes ou des produits non financiers, montrent aussi des résultats prometteurs pour les microdétaillants, en leur offrant des services financiers adaptés et accessibles.
Le CGAP a examiné plusieurs modèles utilisés par les fintechs pour financer les microdétaillants. En Amérique latine, par exemple, une grande plateforme de commerce électronique a indiqué octroyer des crédits à ses vendeurs sur la base de leurs données de transaction. Environ 50 % des bénéficiaires ont déclaré n’avoir pu obtenir de crédit ailleurs, et plus de 60 % d’entre eux ont affirmé que leur activité avait connu une croissance grâce à ce financement.
Avec le développement de l’open finance, le rôle des données deviendra de plus en plus important. Dans un écosystème de finance ouverte, les clients peuvent autoriser les institutions financières à utiliser leurs données pour fournir des services améliorés et développer des modèles économiques innovants.
Depuis son lancement en septembre 2021, plus de 10 milliards USD de prêts ont été accordés par l'intermédiaire du système de finance ouverte de l'Inde (Account Aggregator Framework). Fait remarquable, la moitié de ces prêts ont été décaissés au cours des six derniers mois de 2024. L’évaluation de la solvabilité reposait principalement sur des données transactionnelles comme les relevés bancaires.
Une nouvelle ère pour l’autonomisation des consommateurs par les données
Cette transformation arrive à point nommé. D’après les estimations de la Banque mondiale, 1,2 milliard de jeunes atteindront l’âge de travailler au cours des dix prochaines années dans les économies émergentes. L’exploitation des volumes croissants de données et la numérisation des services financiers pourraient leur offrir de nouvelles opportunités pour créer et développer des MPME, sources d’emplois et de moyens de subsistance.
Ce changement pourrait aussi transformer l’avenir des petites entreprises dirigées par des femmes dans les pays à faible revenu, souvent confrontées à des obstacles d’accès au financement du fait de l’absence de garanties ou de normes sociales restrictives. Alors que les banques traditionnelles les considèrent comme des profils à risque, les données numériques peuvent changer la donne. En valorisant leurs données, ces entreprises pourraient obtenir des prêts adaptés, leur permettant d’acquérir du meilleur matériel ou de recruter du personnel.
C'est ce qu'a montré l’initiative We-Fi (Women Entrepreneurs Finance Initiative) de la Banque mondiale, qui a collaboré avec une banque commerciale au Nigeria pour proposer aux PME des prêts basés sur les flux de trésorerie, sans exiger de garantie physique. Ce produit innovant a généré des taux de remboursement très positifs : la banque a observé un taux de remboursement de 99 % sur 32 mois pour ce portefeuille.
À mesure que les données numériques deviennent plus accessibles, les institutions financières vont se livrer concurrence pour offrir les meilleurs produits sur la base des données disponibles. Cette concurrence va stimuler l’innovation et améliorer les services financiers offerts aux clients.
Les perspectives de transformation sont immenses. Nous sommes à l’aube d’une nouvelle ère capable d’autonomiser les populations mal desservies et de redessiner les paysages économiques. Pour exploiter pleinement le potentiel des données numériques, il est toutefois nécessaire d’investir dans trois domaines clés :
Infrastructures publiques numériques inclusives
Pour que toutes et tous puissent bénéficier de l’évolution des services financiers basés sur les données, les gouvernements doivent investir dans la création d’infrastructures publiques numériques inclusives, en particulier à destination des populations rurales et des femmes.
De plus, si l’utilisation de méthodes d’évaluation de crédit alternatives basées sur les données transactionnelles gagne en légitimité, notamment dans les pays à revenu élevé, les régulateurs des marchés émergents qui mettent en place des écosystèmes de finance ouverte devront envisager d’établir des cadres permettant l’utilisation de ces données pour le scoring – à condition que les lois sur la protection des données soient solides, appliquées, et que les modèles utilisés soient transparents et non discriminatoires.
Renforcement de la protection des consommateurs et de la confidentialité des données
Avec l’essor des services financiers basés sur les données numériques, les gouvernements et les prestataires de services financiers doivent redoubler d’efforts en matière de protection des consommateurs, de confidentialité des données, de cybersécurité et d’éducation des clients. Ces garanties sont essentielles pour protéger les usagers novices et garantir la fiabilité et la sécurité des transactions financières.
Il faudra également renforcer la collaboration entre autorités de régulation, financières et non financières, afin d’adopter une approche réglementaire à la fois propice à l’innovation et protectrice des utilisateurs.
Collecte de données ventilées par sexe
Pour que les femmes bénéficient pleinement de ces avancées, il est essentiel de collecter et d'analyser des données ventilées par sexe. Cela permettra aux femmes de bénéficier directement des innovations basées sur les données, en comblant les écarts d’accès aux services financiers et en leur permettant d'accéder à des produits financiers adaptés, à des prix justes.
Avec ces mesures, nous pouvons contribuer à ce que cette prochaine vague d’innovation crée un système financier plus inclusif et plus équitable, qui tire parti de la puissance des données numériques pour améliorer la situation des communautés marginalisées et mal desservies.