Dans la Tanzanie rurale, les femmes se rassemblent pour renforcer leur résilience financière
Pour Mama Aisha*, chaque jour sur sa petite exploitation d’un demi-hectare à Kilosa, un village reculé de Tanzanie, est un exercice d’équilibriste. Elle jongle entre les impératifs agricoles, les responsabilités domestiques et les rôles communautaires, tout en travaillant sur la ferme pour nourrir sa famille. Elle cultive du maïs et des tomates, élève des volailles et vend tout excédent pour payer la scolarité de ses deux jeunes enfants et couvrir d'autres dépenses essentielles.
Mais trouver les ressources financières pour acheter des intrants agricoles reste un défi constant. Les institutions financières traditionnelles sont éloignées, coûteuses, et souvent peu enclines à servir des femmes comme Mama Aisha. Le manque de garanties physiques rend aussi l’accès au crédit particulièrement difficile. Par ailleurs, au cours des dernières décennies, l’agriculture est devenue plus incertaine : des pluies torrentielles et imprévisibles détruisent les cultures, lessivent les intrants et génèrent des coûts imprévus en pesticides et herbicides. Les aléas climatiques et la volatilité des prix agricoles peuvent tour à tour rendre son activité rentable ou plonger son ménage dans l’endettement.
Les femmes comme Mama Aisha, vivant dans des zones rurales mal desservies, représentent un nouvel horizon pour l’inclusion financière. La microfinance est depuis longtemps un levier d’autonomisation des femmes dans les économies en développement. Des organisations comme BRAC Tanzania Finance Ltd (BTFL), qui compte plus de 350 000 clients actifs – dont 96 % de femmes – s’efforcent d’atteindre ces communautés reculées et d’adapter leurs services aux besoins des femmes rurales.
La dynamique des groupes de femmes chez BTFL
BTFL est présente dans 27 des 31 régions de Tanzanie, sur le continent et à Zanzibar. Contrairement à de nombreuses institutions de microfinance centrées sur les zones urbaines ou périurbaines, BTFL privilégie les clientes situées au "dernier kilomètre". Cela implique de mettre en place des stratégies innovantes pour toucher des femmes peu connectées au numérique, très vulnérables aux chocs climatiques et souvent dépendantes de systèmes d'entraide informels.
Mama Aisha est l’une d’entre elles. Elle appartient à un groupe de microfinance de BTFL qui se réunit chaque mois pour rembourser ou solliciter des prêts, mais aussi pour partager des stratégies afin de surmonter les difficultés. Grâce à ce groupe, elle bénéficie de conseils de la part d’agents de crédit de BTFL pour mieux suivre ses habitudes financières, particulièrement dans un contexte d’instabilité croissante de l’agriculture. Lorsque certaines femmes du groupe, comme c’est le cas actuellement de Mama Aisha et de quelques autres membres, ont des difficultés à rembourser, elles peuvent solliciter un délai de grâce, bien que celui-ci ne soit pas systématiquement accordé.
Pour éviter à tout prix le défaut de paiement, certaines femmes contractent alors des prêts informels en dehors de l’institution, ce qui les expose à une pression financière supplémentaire. Cette situation souligne la nécessité de développer des produits financiers plus personnalisés et plus flexibles, reposant sur des données clients permettant de mieux évaluer les profils de risque. Les IMF comme BTFL cherchent à ne pas alourdir la pression sur leurs clientes, en insistant notamment sur la diversification des revenus et l’éducation financière. Compte tenu de l’imprévisibilité du climat et du risque que cela représente pour les moyens de subsistance des femmes dans l'agriculture, ces femmes ont besoin de solutions globales, financières et non financières, pour renforcer leur résilience.
"Le prêt (de BTFL) m'a beaucoup aidée. Il m'a permis de payer l’école des enfants et de gagner suffisamment pour faire vivre ma famille". - Cliente de BTFL
La résilience par la communauté
Les groupes de femmes mis en place par BTFL sont également un espace où les membres peuvent renforcer leurs capacités de résilience en échangeant des idées sur la diversification des revenus (Mama Aisha, par exemple, utilise tout excédent de ses ventes de volailles pour aider à rembourser ses prêts), en améliorant leurs techniques agricoles et en se soutenant les unes les autres en cas de besoin. La dimension communautaire de ces groupes favorise aussi la confiance en soi et encourage la participation active. Le fait de pouvoir compter à la fois sur l’appui de ses pairs et sur le soutien institutionnel de BTFL permet à Mama Aisha de prendre des risques calculés, qu'il s'agisse d'investir dans de meilleures techniques agricoles ou de diversifier ses sources de revenus.
" J'ai réussi à développer mes activités pour ouvrir une épicerie en plus de la culture du maïs". - Cliente de BTFL
Combler la fracture géographique et numérique
BTFL s’efforce d’intégrer des outils digitaux et de l’éducation numérique, ainsi que des produits et des services sur mesure pour mieux servir les membres comme Mama Aisha. L'organisation développe le remboursement mobile des prêts tout en s’appuyant sur son vaste réseau d'agents de crédit de terrain pour accompagner les clientes moins familiarisées avec le numérique. Cette approche " phygitale" (physique + digitale) vise à améliorer l'accès aux produits et services financiers indispensables, tout en tenant compte des inégalités structurelles d’accès au numérique, notamment pour les femmes. Elle s'appuie sur la relation précieuse que les clientes entretiennent avec les agents de crédit, tout en permettant à BTFL d'améliorer son efficacité opérationnelle en réduisant la fracture numérique.
Cependant, les frais de transaction restent un frein majeur pour des clientes comme Mama Aisha. Pour y remédier, BTFL adopte des solutions numériques tout en continuant d'offrir des options d’encaissement physique, ce qui donne aux clientes la possibilité de choisir la méthode qui leur convient le mieux. Dans le même temps, BTFL prévoit de développer l'éducation numérique et financière afin d'aider les clientes à prendre des décisions financières en connaissance de cause. En Tanzanie, les clientes préfèrent souvent l’argent liquide en raison de frais de transaction élevés. Par exemple, compte tenu des tarifs actuels des transactions mobiles en Tanzanie, pour un remboursement mensuel de 25 000 TZS (environ 9,80 USD), celles-ci doivent payer 1 000 TZS (0,39 USD) de frais, soit 4 % du montant, sans compter les intérêts.
BTFL entend aller plus loin pour améliorer la résilience de ses clientes, en adaptant les produits financiers à la réalité des aléas climatiques. Cela pourrait passer par des échéances de remboursement alignées sur les cycles agricoles, ou par l’introduction de périodes de grâce quand cela s’avère pertinent. À plus long terme, BTFL envisage également de développer des produits et des services qui peuvent aider à réduire les risques et à lisser les revenus des clients, comme des lignes de crédit conditionnelles.
L’initiative ABERA, fruit d’une collaboration entre le CGAP et IDH, a d’abord mené une analyse entrepreneuriale inclusive et des discussions de groupe avec les clientes de BTFL pour mieux cerner ce que servir les femmes rurales implique comme défis et comme opportunités. Actuellement, le cabinet de conseil Dalberg est mobilisé par ABERA pour travailler sur des solutions financières centrées sur l’humain, afin de renforcer le produit de finance agricole de BTFL. Ces innovations permettront de mieux répondre aux besoins de femmes rurales comme Mama Aisha et de renforcer leur capacité à faire face aux chocs climatiques. Ne manquez pas la suite de cette initiative !
*Le nom a été modifié pour protéger la vie privée. « Mama Aisha » est un personnage fictif représentatif des défis communs rencontrés par de nombreuses femmes rurales dans l’agriculture.
En lisant l'article sur le BTFL et donc l'expérience personnelle de Mama Aisha, ont voit que ce modèle est adapté aux besoins des femmes pour l'accès aux système microcrédits pour l'économie agricole. L'enjeux est aussi mis sur la motivation même des femmes à faire un crédit. Je ne sais pas si BTFL associe ses offres au système de micro assurance santé qui, entre autres, est considéré dans la sécurisation du prêt.
Réflexion sur la centralité du client dans les services financiers numériques en microfinance
L’initiative en faveur d’une approche centrée sur le client dans les services financiers numériques est non seulement pertinente, mais essentielle pour renforcer l’inclusion financière.
Dans le cadre de nos appuis aux institutions de microfinance, nous observons régulièrement des défis similaires, notamment dans le développement du crédit de groupe.
Un problème récurrent concerne le détournement des remboursements par certains responsables de groupes ou employés, lorsque les paiements transitent par des intermédiaires. Le numérique apparaît comme une solution prometteuse pour atténuer ce risque, en permettant des transactions directes, traçables et sécurisées.
Cependant, un obstacle majeur demeure : le coût des transferts numériques, qui s’ajoute aux taux d’intérêt sur les prêts. Pour les clients à très faibles revenus, cette charge cumulative constitue un frein réel à l’accès aux services financiers.
Face à cette réalité, plusieurs pistes de réflexion et d’action peuvent être envisagées :
Optimisation des coûts de transfert
• Renégocier les frais avec les opérateurs Mobile money pour les rendre plus accessibles
• Partager les frais entre les clients et les institutions, sur la base d’une analyse coût-bénéfice
• Proposer des forfaits sociaux dédiés à la microfinance, à l’image de ceux existant pour la santé ou l’éducation
Subvention et solidarité numérique
• Subventionner les frais de transfert pour les clients les plus vulnérables, en capitalisant sur les économies opérationnelles
• Mettre en place un mécanisme de solidarité numérique, financé par des partenaires ou bailleurs, pour alléger la charge des clients à faibles revenus
Éducation financière et autonomie
• Sensibiliser les clients aux coûts réels et aux alternatives disponibles
• Former les groupes à l’usage autonome des outils numériques pour limiter la dépendance aux intermédiaires
Cette approche intégrée permettrait non seulement de renforcer la confiance des clients tout en accélérant la transition vers des modèles plus inclusifs et durables.
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