Biodiversité et inclusion financière : quels enjeux ?
Après quelques années d'expérience au sein d'entreprises multinationales, Nausica Fiorelli a rejoint le secteur de la finance inclusive en 2019 au sein de l'équipe d'assistance technique d'ADA, où elle était chargée de renforcer la performance financière et sociale des prestataires de services financiers. Depuis 2022, elle occupe le poste de chargée d'investissement chez ADA, où elle conseille le Fonds luxembourgeois de développement de la microfinance (LMDF) et Financing Innovation Tool (FIT).
Mariella Llontop a rejoint Bank im Bistum Essen (BIB) en avril 2021. En tant que Responsable Senior Finance Durable, elle est chargée de développer et de mettre en œuvre la stratégie d'investissement durable des fonds de microfinance de la BIB. Mariella possède plus de neuf ans d'expérience pratique dans le secteur de la microfinance, notamment en tant que Responsable des Investissements en Amérique Centrale.
Chiara Pescatori est responsable des services d'investissement chez Investing for Development SICAV (IFORD) et travaille dans le secteur de la microfinance depuis plus de 17 ans. Son expérience en matière d'inclusion financière couvre différents marchés et prestataires de services financiers. Elle a travaillé quelques années comme consultante indépendante, conseillant des prestataires de services financiers sur la conception centrée sur le client, les critères ESG, la protection des clients et la performance sociale.
Portail FinDev : Les enjeux liés à la biodiversité ne sont pas encore bien compris par le secteur financier. En quoi la biodiversité est-elle pertinente pour l'inclusion financière ?
Nausica Fiorelli (ADA/IFORD) : Fondamentalement, la biodiversité est pertinente à tous les niveaux, car nous faisons tous partie d'un écosystème mondial interconnecté.
Mais surtout, la biodiversité régule notre vie et notre santé. Pensez à l'eau que nous buvons ou à la nourriture que nous mangeons ! La biodiversité agricole fournit une variété de cultures et de races animales, ce qui permet de réduire la dépendance à l'égard de quelques espèces et de diminuer le risque de famine.
La finance inclusive s'adresse principalement aux populations vulnérables qui sont plus exposées aux risques parce qu'elles sont généralement moins résilientes et plus dépendantes des écosystèmes de la biodiversité. Par exemple, les populations rurales vulnérables dépendent des forêts pour retenir l'eau : sans les forêts, l'eau de pluie s'écoule plus rapidement dans les rivières, ce qui augmente le risque d'inondation, et donc de perte de récoltes et de destruction des habitations.
Mariella Llontop (BIB) : Parmi ces populations vulnérables, les petits exploitants agricoles et les communautés rurales ont tendance à être plus vulnérables aux effets du changement climatique. Les événements climatiques extrêmes peuvent en outre réduire leur productivité agricole. Dans le même temps, les pratiques agricoles dommageables et abusives peuvent entraîner une dégradation de la nature, notamment une perte de biodiversité.
Les investisseurs d'impact et les prestataires de services financiers peuvent jouer un rôle essentiel dans la promotion des activités d'atténuation du changement climatique et dans la protection et la conservation de la biodiversité, en intégrant l'évaluation des risques pour la nature dans leurs politiques et leurs pratiques de prêt.
D'une part, il est plus pertinent pour les prestataires de services financiers de prendre en compte les impacts potentiels de la perte de biodiversité et des facteurs environnementaux dans leurs pratiques de prêt, en particulier pour ceux qui ont des portefeuilles agricoles importants, afin d'éviter de financer des pratiques agricoles dommageables. D'autre part, les investisseurs d'impact basés en Europe sont de plus en plus encouragés à évaluer les risques potentiels de perte de biodiversité dans leurs portefeuilles, afin de se conformer aux exigences européennes en matière de publication d’informations non financières, telles que le règlement de l'UE sur la publication d'informations en matière de durabilité dans le secteur des services financiers (SFDR).
Portail FinDev : Quels sont les défis liés à la mesure et à l'évaluation de l'impact sur la biodiversité ? Comment les relever ?
Chiara Pescatori (ADA/IFORD) : Le sujet est complexe, car la nature est dynamique et en constante évolution, ce qui rend difficile l'obtention de données précises et actualisées. Les bases de données open source sont souvent peu accessibles pour les non-spécialistes, et nous sommes encore en phase d'apprentissage et de développement de notre expertise.
Pour relever ces défis, nous avons besoin d'idées innovantes afin de rendre le processus plus efficace et plus visionnaire. Les partenariats et les collaborations sont essentiels. Les gestionnaires d'actifs, les institutions financières, les prestataires d'assistance technique et les experts qui travaillent notamment dans les universités et les centres de ressources doivent collaborer pour développer et partager leurs connaissances.
Mariella Llontop (BIB) : En effet, l'intégration de l'évaluation des risques pour la nature dans les stratégies de prêt et d'investissement en est encore à ses débuts. Elle a été lente en raison d'un manque de connaissances tant chez les investisseurs d'impact que chez les prestataires de services financiers, notamment sur 1) la manière de mesurer les dépendances vis-à-vis de la biodiversité et les impacts sur la biodiversité au sein des portefeuilles, 2) les outils les plus appropriés à utiliser, et 3) les types d'indicateurs à mesurer et à suivre.
Il n'existe pas d'approche ou de cadre commun standard pour déterminer les impacts négatifs significatifs des portefeuilles sur la biodiversité, ni d'indicateur unique pour les mesurer. Ce qu'il faut, c'est une évaluation qui combine des données quantitatives (sur la localisation des agences et les activités financées) et qualitatives (sur l'évaluation des secteurs ayant l’impact potentiel le plus important sur la biodiversité dans les portefeuilles et les stratégies/politiques environnementales et les activités d'atténuation). Ces défis peuvent être relevés grâce à des initiatives dédiées et à la collaboration entre différents acteurs (par exemple, les investisseurs, les régulateurs, les prestataires de services financiers, les experts, les fournisseurs de données), comme nous venons de le souligner.
Un bon exemple de collaboration dans notre secteur est le groupe de travail des investisseurs sociaux Cerise+SPTF sur la biodiversité. Il offre un cadre de collaboration à la BIB (Bank im Bistum Essen) et ADA/IFORD, ainsi qu’à d'autres investisseurs sociaux et une agence de notation spécialisée dans la finance inclusive, pour partager leurs expériences et leurs approches sur la manière d'évaluer et de rendre compte des impacts sur la biodiversité.
"Les investisseurs d'impact et les prestataires de services financiers peuvent jouer un rôle essentiel dans la promotion des activités d'atténuation du changement climatique et dans la protection et la conservation de la biodiversité, en intégrant l'évaluation des risques pour la nature dans leurs politiques et leurs pratiques de prêt".
Mariella Llontop (BIB)
Portail FinDev : Comment les gestionnaires d'actifs et leurs institutions bénéficiaires s'adaptent-ils aux exigences réglementaires concernant le reporting des risques liés à la biodiversité ?
Chiara Pescatori (ADA&IFORD) : Nous avons développé une méthode interne pour mieux évaluer les risques liés à la biodiversité et garantir la conformité aux exigences réglementaires.
Avant chaque due diligence sur site, nous évaluons l'impact sur la biodiversité des activités du portefeuille de notre institution financière (IF), en examinant l'importance des prêts accordés au secteur agricole (c'est-à-dire l'agriculture, l'élevage et la pêche) par agence. Si une agence consacre plus de 40 % de son portefeuille à l'agriculture, nous le signalons comme présentant un risque potentiel. En effet, les activités financées par l'IF peuvent avoir un impact direct ou indirect sur les zones sensibles du point de vue de la biodiversité. Nous superposons ensuite la localisation des agences à la carte des zones clés pour la biodiversité afin d’identifier leur proximité avec des régions sensibles.
À partir de ces informations, le gestionnaire d'investissement se rend sur le site de l’institution financière dans le but d'évaluer si elle est consciente de ces risques, et si elle a mis en place des politiques et des procédures pour garantir des mesures de protection adaptées. En combinant des informations quantitatives (comparaison documentaire des emplacements des agences et des zones clés pour la biodiversité) et qualitatives (vérification sur place lors de la due diligence), nous estimons l'exposition potentielle du portefeuille et calculons une mesure indicative de l’impact négatif sur la biodiversité.
Mariella Llontop (BIB) : Depuis 2023, la BIB a mis en place l'outil en ligne Cerise+SPTF SPI dans les deux fonds de microfinance qu'elle gère, ce qui nous permet de réaliser une évaluation sociale et environnementale standardisée des institutions bénéficiaires lors de la due diligence.
Nos institutions bénéficiaires sont invitées à indiquer dans l'outil en ligne SPI le nombre d’agences situées dans ou à proximité de zones sensibles du point de vue de la biodiversité et dont les activités sont susceptibles d'avoir un impact négatif sur ces zones. La démarche d’évaluation est la suivante :
- L’institution bénéficiaire identifie/cartographie les agences ;
- Si des agences sont identifiées à proximité de ces zones, une vérification est effectuée pour voir si ces agences financent des activités classées dans des secteurs à haut risque potentiellement dommageables pour ces zones, par exemple des activités agricoles, d'élevage, forestières ou de pêche, et déterminer le pourcentage que représentent ces secteurs dans le portefeuille brut de prêts.
- Enfin, un dialogue est engagé avec l’institution afin d'examiner les indicateurs de la dimension 7 de l'outil SPI en ligne relatifs à la gestion de la performance environnementale, par exemple l'existence d'une stratégie et d'une politique environnementales, l'intégration de l’évaluation des risques climatiques liés aux activités des clients dans le processus d'octroi de prêts, et la mise en place de mesures d'atténuation.
Cette évaluation nous permet non seulement de vérifier les connaissances de nos institutions bénéficiaires et de les sensibiliser aux risques liés à la biodiversité, mais aussi d'évaluer et de rendre compte des risques potentiels pour la biodiversité de nos portefeuilles dans le cadre du rapport annuel SFDR pour les fonds BIB.
Portail FinDev : Comment les institutions financières peuvent-elles transformer les risques liés à la biodiversité en opportunités d'investissement, tout en garantissant des impacts environnementaux et sociaux positifs ?
Nausica Fiorelli (ADA/IFORD) : La piste la plus concrète est sans doute celle qu’offrent les investissements à impact.
Dans ce secteur, les investisseurs recherchent activement des institutions prêtes à introduire dans leur stratégie des mesures visant à atténuer le risque de perte de biodiversité. Il n’est pas nécessairement demandé à ces institutions de se trouver à un stade avancé de la démarche : une stratégie claire doublée d'un engagement à mettre à disposition des ressources humaines et économiques peut suffire pour attirer des investissements spécifiques.
L'agriculture est l'un des secteurs qui présente le potentiel le plus important en matière d’impact positif sur la biodiversité. Les institutions financières peuvent tirer parti de leur expertise et de leur position sur le marché pour développer des évaluations de risques sur mesure et des produits personnalisés, de façon à aider leurs clients de manière efficace tout en minimisant les risques de perte de biodiversité. Les efforts de protection de la biodiversité prennent souvent du temps avant de porter leurs fruits, et ce délai peut être en contradiction avec les besoins à court terme des populations vulnérables. Il est donc essentiel que les institutions financières aient accès à des programmes de financement et d'assistance technique spécifiques afin d'aider leurs clients à faire face à ces décalages temporels.
Mariella Llontop (BIB) : C’est le rôle des fonds destinés aux solutions fondées sur la nature (SfN), qui visent à prévenir les effets du changement climatique et de la perte de biodiversité. Grâce à ces fonds, les investisseurs d'impact peuvent financer des prestataires de services financiers ou des projets sur les marchés émergents et en développement pour développer et proposer des produits de crédit verts et des initiatives de renforcement des capacités susceptibles de soutenir la transition vers des pratiques agricoles durables. En collaborant, les investisseurs d'impact et les prestataires de services financiers ont le potentiel de réduire les impacts négatifs sur l'environnement et d'accroître la résilience climatique à long terme des petits exploitants agricoles. À long terme, les prestataires de services financiers peuvent également élargir leurs portefeuilles de crédits verts.
"Les institutions financières peuvent tirer parti de leur expertise et de leur position sur le marché pour développer des évaluations de risques sur mesure et des produits personnalisés, de façon à aider leurs clients de manière efficace tout en minimisant les risques de perte de biodiversité".
Nausica Fiorelli (ADA/IFORD)
Portail FinDev : Pourriez-vous nous donner quelques exemples concrets de stratégies efficaces de gestion des risques liés à la biodiversité mises en œuvre par des institutions financières ?
Nausica Fiorelli (ADA/IFORD) : Depuis 2022, ADA collabore avec Inkunga Finance sur le développement de solutions holistiques pour le développement de la chaîne de valeur forestière et l'agroforesterie.
Avec le soutien de ADA, Inkunga a lancé la première offre de prêts (agro)forestiers au Rwanda avec la conception et la commercialisation de produits de crédit qui financent la gestion durable des forêts et la transition vers l'agroforesterie. À ce jour, 150 clients ont reçu des prêts pour des projets d'agroforesterie et 60 pour la gestion durable des forêts.
En 2024, le Centre international de recherche en agroforesterie (CIFOR-ICRAF) s'est joint au projet afin d'apporter son expertise technique à Inkunga. Le projet met désormais davantage l'accent sur la promotion active de la biodiversité tout en minimisant les impacts négatifs, par exemple en encourageant la plantation d'essences indigènes.
Qui dit gestion efficace dit résultats mesurables. À cet effet, un cadre formel de suivi et d'évaluation est en cours d'élaboration. L’identification de nouveaux systèmes agroforestiers éligibles à un financement par Inkunga est en cours, et le projet travaille à l’établissement d’indicateurs et d’objectifs clés permettant de suivre l'impact du projet sur la biodiversité, tels que la fertilité des sols.
Mariella Llontop (BIB) : À la BIB, nous avons recensé les bonnes pratiques de deux de nos IMF partenaires, Fondo de Desarrollo Local (FDL) au Nicaragua et CreditAccess Philippines Financing Company Inc. – One Puhunan aux Philippines.
Dans ces deux pays, les zones clés pour la biodiversité couvrent une superficie équivalente à environ 57 % et 35 % du territoire national respectivement. Les deux pays/régions figurent sur la liste des 34 points chauds de la biodiversité, ce qui signifie que la richesse de leur biodiversité et de leur endémisme est fortement menacée.
Au Nicaragua, FDL fournit une assistance technique aux petits exploitants pour faciliter leur transition vers des pratiques agricoles durables, intègre une liste d'exclusion des activités à haut risque environnemental dans son processus d’octroi de crédit, et ne finance pas d'activités dans les zones protégées, entre autres actions. Aux Philippines, CreditAccess prend des mesures pour évaluer les risques environnementaux, y compris la vulnérabilité environnementale et les impacts négatifs potentiels de certaines pratiques agricoles, ce qui permet à l’institution d'ajuster ses stratégies de prêt et de réduire son exposition aux activités à haut risque.
Pour en savoir plus sur ces deux exemples, veuillez consulter la présentation ci-jointe.