Les contours de la microfinance islamique : secteur au large potentiel

Focus
Date de publication: 
févr. 2014
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Focus sur l’offre et la demande de produits financiers islamiques dans le monde

Les études, conférences, articles et formations autour de la microfinance islamique fleurissent de toutes parts. La seconde édition du concours mondial de microfinance islamique– auquel les fournisseurs de produits de microfinance conformes à la loi islamique (autrement appelée la sharia) peuvent participer - lancé en janvier dernier par le CGAP, la Banque islamique de développement, le groupe bancaire Al Baraka, et Triple Jump (gestionnaire en investissement responsable) en atteste.
 
Le secteur de la microfinance islamique, à la croisée de la microfinance et de la finance islamique, connait un essor important depuis quelques années. C’est un secteur à fort potentiel qui permet l’accès aux services financiers à des millions de musulmans défavorisés, qui rejettent actuellement des produits de microfinance non conformes à la loi islamique ou sharia.
 
Cette note se propose de revenir sur les principes fondamentaux de la microfinance islamique, et de dresser, à l’aide des résultats d’une étude menée par le CGAP et l’AFD en 2011, un tableau du paysage actuel de la microfinance islamique.
 
Définition et différence avec la finance contemporaine
La finance islamique est basée sur les principes de la loi islamique – la sharia - dont la caractéristique financière la plus importante, à côté de la finalité matérielle, l’activité, l’investissement et l’interdiction d’exploitation contractuelle, est l’interdiction de donner ou de recevoir un taux de rendement fixe ou prédéterminé sur une transaction financière. Ceci découle des principes selon lesquels l’argent n’a pas de valeur intrinsèque et que les risques doivent être partagés par les deux parties. La finance islamique associe le taux d’intérêt à l’usure (riba). 
 
L’approche est fondée sur les ressources et non pas sur les créances, comme dans la finance conventionnelle. Par comparaison, les modalités et conditions de la microfinance islamique sont plus favorables et accessibles aux populations plus vulnérables et défavorisées.
 
Le principe des transactions islamiques est qu’un cycle financier doit correspondre à un cycle productif de biens ou de services. Le système repose sur le partage des risques, des pertes et des bénéfices par le client et la banque islamique, des taux de remboursements fixes et la transparence de façon à protéger le bien-être social et la justice. 
 
Fournisseurs de services
L'offre globale de produits de microfinance islamique est encore très faible par rapport à celle proposée par le secteur de la microfinance classique, mais c’est un secteur en croissance rapide avec près d'un tiers des institutions mondiales déclarants avoir lancé leurs activités de microfinance islamique dans les cinq dernières années.
 
Basé principalement sur les réponses de l'enquête conduite par le CGAP, on compte environ 255 fournisseurs de services financiers qui proposent des produits de microfinance conformes à la charia dans le monde. Environ 92% de ces fournisseurs sont concentrés dans deux régions : Asie de l'Est et du Pacifique et l'Afrique Moyen-Orient et du Nord, représentant respectivement 64% et 28% de tous les fournisseurs.
 
La majorité des institutions qui offrent des services de microfinance islamique sont des banques rurales. Cela est dû principalement à la position de l'Indonésie où les banques rurales détiennent le monopole de la fourniture des services de microfinance. Cependant, lorsqu'on s’attache à mesurer le nombre de clients servis, les banques commerciales sont les plus grands prestataires de services financiers conformes à la sharia. Sur les 1,28 million de clients desservis par la microfinance islamique, les banques commerciales en servent 60%, tandis que les banques rurales seulement 16%.
 
Produits 
L’offre de produits financiers islamiques pour les pauvres est largement dominée par la murabaha et le prêt Quard al hassan.
 
Murabaha est le contrat conforme à la sharia le plus couramment utilisé pour financer des biens constituant le fonds de roulement. La banque achète les marchandises ou les matériaux à des fournisseurs sur ordre d’un client pour les revendre à ce dernier avec une marge de bénéfice fixée à l’avance. Trois opérations sont simultanées : une promesse d’achat du client, une promesse de vente à la banque et un contrat de vente à bénéfices après l’entrée en jouissance de la marchandise par l’acheteur. La banque paye donc le fournisseur et se fait rembourser par le client.
 
Il reste le produit de microfinance islamique le plus répandu avec 672 000 clients et un portefeuille total d’actifs de 413 millions de dollars. Néanmoins, la murabaha est souvent considérée comme le produit islamique qui ressemble le plus à un prêt conventionnel, la majoration étant souvent considérée comme un intérêt camouflé. L’authenticité islamique de la murabaha est parfois contestée par les clients et les chefs religieux locaux.
 
Qard al hassan – ou bienfaisance - est un prêt sans intérêt utilisé pour combler les déficits de financement à court terme. Le montant du prêt est remboursé par l’emprunteur sans intérêt,marge ou participation à l’activité économique à financer. Ce produit, facile à administrer par la banque et conçu pour les gens dans le besoin, est le seul type de prêt qui existe dans la finance islamique.
 
Après murabaha, ce prêt touche le plus grand nombre de clients, soit environ 191 000 clients, dont 80 000 au Liban et 56 000 au Bangladesh. Le portefeuille de prêts est de 156 millions de dollars US. Cependant, dans la pratique, les prêts Qard-Hassan ne sont souvent pas construits pour couvrir leurs frais administratifs (si ces frais sont autorisés), et sont généralement pardonnés en cas de défaut (même si la prise de garantie est autorisée). Par conséquent, ce prêt est davantage considéré comme une forme de charité plutôt que comme une entreprise autonome, financée par des dons tels que la zakat (l'aumône constituant l'un des cinq piliers de l'Islam) ou sadaqa (charité volontaire).
 
Les contrats de partage des bénéfices et des risques les plus encouragés par les hautes personnalités de la sharia sont le mucharaka et le mudaraba.
 
Moucharaka est une participation au capital d'une entreprise commerciale, dans laquelle les parties partagent les profits ou les pertes selon un ratio prédéterminé. Ce type de financement peut être utilisé pour les actifs ou le fonds de roulement.
 
Mudaraba est un instrument de financement fiduciaire, où une partie tient le rôle de financier en fournissant des fonds, tandis que l'autre partie fournit l'expertise de gestion dans l'exécution du projet.
 
Ici, les bénéfices sont partagés selon un ratio prédéterminé mais les pertes financières sont entièrement prises en charge par le bailleur de fonds.
 
Les deux régimes exigent une vigilance particulière et un niveau élevé de transparence afin que les profits et les pertes soient distribués équitablement. Bien que fortement promu par la sharia, ces deux formes de contrats entraînent des coûts d'exploitation importants, en particulier pour les micros et petites entreprises peu habituées à tenir une comptabilité formelle. En somme, la portée globale de ces deux produits demeure faible, avec seulement 9300 clients au total, dont environ 7500 en Indonésie.
 
La forte dépendance du secteur à deux produits de microfinance islamique - murabaha et Qard al hassan - indique que les fournisseurs doivent œuvrer au développement d'une gamme plus large de produits. Ceci est probablement dû à la difficulté de créer des modèles d'affaires durables, en particulier pour les produits dont les coûts d'exploitation sont élevés, tels que les produits de partage de profits et pertes.
 
Clients
On estime qu’environ 1,28 million de clients situés dans 19 pays utilisent les services de microfinance conformes à la charia. Une majorité de ces clients – 82% - vivent dans seulement trois pays: le Bangladesh (445 000 clients), le Soudan (426 000 clients), et l'Indonésie (181 000 clients) qui abrite le plus grand portefeuille d'encours (347 millions $). Toutefois, si on s’attache au portefeuille total de crédits en cours, le classement des pays diffère : l’Indonésie est première (347 millions de dollars US), suivie par le Liban (132 millions de dollars US) et le Bangladesh (92 millions de dollars US).
 
Par ailleurs, on estime qu’environ 830 000 clients utilisent les services d'épargne conformes à la charia, dont 78% résident en Indonésie. Les produits d'épargne islamiques sont des dépôts investis conformément aux principes islamiques. Un produit d'épargne classique est une forme de mudaraba, dans laquelle les épargnants " investissent " leurs dépôts dans les activités d'une institution financière. Les bénéfices (ou pertes) sont partagés en vertu d'un accord préalable. En plus de l'Indonésie, seuls l'Afghanistan, le Bangladesh, le Soudan et le Yémen proposent des services d’épargne conformes à la sharia.
 
Dans les trois pays où le rayonnement de la microfinance islamique est le plus probant, deux institutions dominent: la Banque de l'agriculture au Soudan (75% des clients) et la Banque islamique du Bangladesh (67% des clients). Hormis ces deux grandes banques, la majorité des prestataires de microfinance islamiques sont assez petites, ayant en moyenne 2 250 clients et moins de 2 millions de dollars en encours.
 
Améliorer l’accès des femmes au crédit au Soudan
 
Le projet de microfinance de la Banque agricole du Soudan a étéengagé dans le cadre d’une phase pilote dans deux localités du Kordofan-Nord et duKordofan-Sud afin d’offrir des services de crédit, d’épargne et de microassurance conformes à la sharia, majoritairement àl’intention des femmes. Depuis 2010, cette initiative bénéficie de l’appui de trois parties prenantes: le Programmede gestion des ressources dans l’ouest du Soudan financé par le FIDA, la Banque agricole du Soudan et l’unité chargée de la microfinance de la Banque centrale du Soudan. Sur le marché de la microfinance, l’action a débuté tout en bas de la pyramide économique, offrant des prêts d’un montant bien plus petit (en moyenne 130 USD) que les autres programmes de microfinance à l’œuvre dans le pays (en moyenne 650 USD), dans l’intérêt des segments de la population les plus défavorisés. Les chiffres montrent que le risque associé au service de financement est nul, le modèle ayant cultivé une forte discipline de crédit parmi la population rurale pauvre avec un taux de remboursement de 100%.
 
Fin  2012, les résultats sont encourageants : l’initiative de la Banque agricole du Soudan comptait plus de 36 000 membres, soit 6 000 ménages, par l’intermédiaire de 350 groupes de femmes. Elle avait alors mobilisé une épargne d’un montant de 72 000 USD, comptait une clientèle de 4 500 emprunteurs et détenait un portefeuille de prêts de 700 000 USD. Ces prêts reposent sur murabaha et mucharaka et soutiennent les petites activités agricoles, l’engraissement de bétail, l’élevage et une série de microentreprises comme le petit commerce, les buvettes et la fabrication de briques.
 
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