Interview FinDev

Financer l'éducation : quels nouveaux défis pour les institutions financières ?

Hannah Hilali

 Hannah Hilali travaille dans l'équipe d'assistance technique de Opportunity International EduFinance en tant que  conseillère en assistance technique. Elle collabore directement avec des institutions financières pour développer et lancer des produits financiers liés à l'éducation.

Maria Teresa Zappia

Maria Teresa Zappia exerce dans le secteur financier des marchés émergents depuis plus de 20 ans. Aujourd'hui chez BlueOrchard, elle dirige l'équipe de gestion de l'impact des  finances mixtes et est responsable des fonds de PPP gérés par BlueOrchard.

Le Portail FinDev est partenaire de la Semaine Européenne de la Microfinance, qui se déroulera du 20 au 22 novembre 2019 au Luxembourg. Maria Teresa Zappia et Hannah Hilali font partie du panel de la session "Financer l'accès à l'éducation, comment faire ?", qui aura lieu le vendredi 22 novembre. Dans cette interview, elles font un bilan de l'évolution du financement de l'éducation, et nous en disent plus sur leurs organisations respectives.
 

Cette session fait suite au prix européen de la microfinance 2016 "microfinance et accès l’éducation", remporté par la Fondation Kashf pour son programme de crédits destinés aux écoles privées à faible coûts. Comment le soutien du secteur de l’inclusion financière à une éducation de qualité a-t'il évolué depuis 3 ans ? Est-il confronté à de nouveaux défis ?

Hannah Hilali : d’après notre expérience, les prêts pour l’éducation sont beaucoup plus acceptés et reconnus dans le monde de l’inclusion financière qu’il y a trois ans. Dans le cadre de notre programme, en novembre 2016, nous travaillions avec 11 institutions financières partenaires dans 10 pays, avec un portefeuille d’une valeur de 23 millions de dollars. Aujourd'hui, nous avons 46 partenaires dans 20 pays, avec une valeur de portefeuille supérieure à 255 millions de dollars.

Lorsque Opportunity EduFinance a démarré, nous avons investi des fonds de subvention auprès de partenaires pour les aider à lancer leur portefeuille éducation, en plus d’offrir une assistance technique car les produits de prêt pour l’éducation étaient encore nouveaux et car les partenaires étaient préoccupés par les risques encourus. Cela fait maintenant près de trois ans que nous n’avons fourni aucun financement de portefeuille, car les institutions financières savent désormais que les prêts pour l’éducation sont rentables et durables.

Les institutions financières savent désormais que les prêts pour l’éducation sont rentables et durables.

Nous avons observé le financement de l’éducation décoller sur des marchés aux conditions favorables, avec des institutions financières en Inde, au Pakistan et au Nigéria uniquement créées pour apporter leur contribution à l’écosystème de l’éducation. En Inde en particulier, cette croissance est alimentée par une forte demande, assortie d'une réglementation favorable en matière de crédit. Mais en règle générale, le marché des écoles privées abordables est encore largement sous-financé et sur certains marchés, les institutions financières n’ont pas le réflexe de proposer des prêts aux écoles. En Indonésie, par exemple, où le nombre d’enfants en âge d'être scolarisés est important et où l'enseignement privé est très répandu, la réglementation dissuade les institutions financières d’accorder des prêts à ces établissements.

En ce qui concerne les nouveaux défis auxquels sont confrontées les institutions financières, nous constatons deux problèmes majeurs qui découlent de l’intérêt accru pour les prêts au secteur de l’éducation. Certaines institutions financières rencontrées qui souhaitent entrer sur le marché ont des contraintes de bilan, ce qui les empêche de lancer des produits de prêt EduFinance. Certains de nos partenaires ont constitué des portefeuilles de prêts pour l’éducation qui ont fait leurs preuves, mais ont atteint des limites de capital ou des plafonds d’exposition pondérés, limitant ainsi la croissance supplémentaire du portefeuille EduFinance. De notre point de vue, c’est là que l’investissement d’impact offre une opportunité majeure de débloquer plus de capitaux susceptibles d’accroître l’accès à l’éducation à grande échelle.

Maria Teresa Zappia : l’expérience de BlueOrchard dans le domaine du financement de l’éducation concerne principalement l’Afrique. Nous sommes gestionnaires des investissements du Fonds régional de financement de l’éducation pour l’Afrique (REFFA), créé par la Banque allemande de développement (KFW) et financé par le ministère allemand de la Coopération économique et du Développement (BMZ), la UK Development Financial Institution (CDC) et par le Fonds OPEP pour le développement international (OFID).

Dans le contexte africain, il existe une demande croissante de financement de la part d’écoles privées, ainsi que des prêts pour les frais de scolarité. Les intermédiaires financiers (IF) sur ces marchés jouent un rôle crucial dans le financement intermédiaire et dans l'augmentation des produits et services dans le secteur du financement de l'éducation. Nous observons la complémentarité du financement des écoles privées avec le financement des prêts pour les frais de scolarité à destination des familles ayant des revenus de MPME et des revenus salariaux. Nous voyons également de nombreuses institutions financières proposer un financement pour des prêts étudiants.

 

Les institutions financières (IF) ont clairement la possibilité de jouer un rôle dans "l'écosystème de l'édufinance" et de soutenir sa croissance.

Cependant, les détails du financement des investisseurs d'impact aux IF et des IF aux écoles privées et aux familles sont cruciaux si nous voulons que ce type de financement devienne une nouvelle branche d'activité pour les IF et atteigne le groupe cible que nous visons. Il doit s'agir d'une gamme de produits et de services bien développée, financièrement viable dans le temps, offrant des incitations à toutes les parties prenantes de la chaîne de valeur de l'écosystème de l'éducation, fournissant un renforcement des capacités parallèlement à un financement sur mesure. Et qui, enfin, atteint ses objectifs non seulement en termes d’accès à l’éducation, mais également en termes de qualité et d’accessibilité financière.

Concernant les milliards dont les écoles privées en Afrique ont besoin, nous ne pouvons qu’acquiescer. Mais nous savons en même temps que la demande de financement n’est qu’un côté de la médaille et que fournir une éducation de qualité et abordable est essentiel.

Quel est le rôle des institutions financières pour réduire l'écart en matière d'éducation? L'investissement d'impact est-il un moyen durable d'atteindre cet objectif ?

Hannah Hilali : selon les prévisions de croissance démographique, nous aurons besoin de 48 millions de "sièges" supplémentaires au cours des cinq prochaines années uniquement pour répondre à la nouvelle demande en matière d’éducation, sans compter les enfants actuellement non scolarisés. Bien que de nombreux gouvernements accordent la priorité à l'éducation dans leurs budgets, nous savons qu'une grande partie de cette demande ne sera pas satisfaite.

C’est là que les écoles privées abordables et les institutions financières peuvent jouer un rôle essentiel pour répondre à la demande de nouveaux "sièges" et aider les systèmes d’enseignement public surchargés. Selon les chiffres de l'ISU, la part de marché de l'enseignement privé devrait atteindre 25,7% d'ici 2023 dans les pays à revenu faible ou intermédiaire. Ce secteur en croissance signifie davantage d'opportunités de financement, en particulier lorsqu'un bailleur considère l'ensemble de l'éco-système autour de l'éducation.

Récemment, j'ai parlé à une propriétaire d'école qui a contracté un prêt pour l'amélioration de son établissement, afin de créer des salles de classe supplémentaires. Le projet devrait augmenter les revenus grâce aux nouvelles inscriptions, mais elle doit d'abord être certaine de pouvoir occuper les sièges supplémentaires pour rembourser le prêt. Si des enfants abandonnent leurs études ou si les frais de scolarité sont payés en retard, sa capacité de remboursement pourrait en être affectée. Si son bailleur offrait également des prêts à court terme pour frais de scolarité qu’elle pourrait recommander aux parents, cela pourrait l’aider à atténuer ce risque. Et si le bailleur effectue le déboursement du prêt directement à l’école pour couvrir les frais d’un élève, le risque de détournement de prêt diminue également.

Alors qu’en théorie, une institution financière devrait seulement apprendre à tirer parti des opportunités du marché du secteur de l’éducation, il existe un grand nombre d’institutions financières dont le capital est limité, comme je l’ai déjà mentionné. Les investisseurs à impact ont une opportunité significative d’améliorer l’accès à une éducation de qualité en fournissant des capitaux aux bailleurs du secteur de l’éducation qui souhaitent développer leur portefeuille de prêts.

Maria Teresa Zappia : la création d'une capacité de financement au niveau des intermédiaires financiers locaux est essentielle pour combler le déficit du financement du secteur de l'éducation. BlueOrchard a plus de 20 ans d'expérience dans le financement de micro, moyennes et petites entreprises (MPME) dans plus de 80 marchés émergents via plus de 450 IF de différents types. BlueOrchard a clairement contribué à renforcer les IF sur ces marchés en les dotant d'un financement et en renforçant leurs capacités de création de valeur.

Nous sommes convaincus que les institutions financières sont bien placées pour " introduire" une gamme de produits et services financiers sur leurs marchés respectifs. Les institutions financières ont le potentiel de combler d'importants écarts de financement et de saisir ces occasions d'élargir leur champ d'action, d'accroître leur part de marché et de répondre aux besoins non satisfaits de leurs clients finaux. Le financement de l’éducation est clairement d’ores et déjà financé par les IF et peut être développé en améliorant la conception et la mise en œuvre des produits, afin de répondre aux besoins en constante évolution des écoles (en particulier des écoles privées), des familles et des enfants, des étudiants. Mais aussi des besoins d'autres fournisseurs de services dans la chaîne de valeur du secteur de l'éducation, tels que les PME dans des secteurs comme les transports, la production d'uniformes, l'impression de livres, la restauration, le bâtiment et la construction, pour n'en nommer que quelques-uns.

Les gestionnaires d’investissement à impact comme BlueOrchard et les investisseurs d’impact du secteur public / des IFD (BMZ, KfW, CDC, par exemple) et du secteur privé (fondations, family offices, investisseurs privés) s’engagent à faire la différence et poursuivent des objectifs de développement ambitieux, bien au delà de simplement améliorer l'accès à l'éducation. Alors oui, les investisseurs unissant leurs forces au sein de structures de financement mixtes sont probablement les mieux placés pour répondre aux besoins de financement de l'éducation dans les marchés émergents. Ces investisseurs sont à la hauteur et ont les moyens. En particulier, ils fournissent un capital patient, ils ne compromettent pas les objectifs de développement clés, s’engagent pour la durabilité commerciale et à long terme afin d’intensifier les produits de financement et les secteurs d’activité rentables, et possèdent une expertise et un financement importants pour la création d’IF.

Comment les institutions financières peuvent-elles utiliser le numérique et la technologie pour améliorer l'accès à l'éducation et les interactions avec les clients ?

Hannah Hilali :  les écoles nous déclarent souvent qu'il est difficile de collecter les frais de scolarité, tandis que les parents affirment généralement qu'ils paient les frais en espèces car ils n'ont pas d'autres solutions. La numérisation du paiement des frais de scolarité peut y contribuer. Certaines de nos institutions financières partenaires s’emploient actuellement à numériser les paiements des frais de scolarité et à effectuer les décaissements directement sur le compte de l’école.

EduFinance a également développé un algorithme de crédit pour aider les institutions financières à améliorer leurs décisions de crédit, en utilisant les données des emprunteurs pour mieux prédire les taux de défaut de paiement des frais de scolarité et des prêts pour amélioration des écoles. Cela peut aider les institutions financières à mieux gérer leurs niveaux de tolérance au risque, tout en se tournant également vers des clients qui n'auraient pas été jugés solvables avec d'autres critères utilisés par les agents de crédit.

Maria Teresa Zappia : d'après l'expérience de BlueOrchard en Afrique, les institutions financières actives dans le secteur de l'éducation pourraient accroître leur efficacité et leur envergure en améliorant leur collecte de données. En bref, la collecte de données, la numérisation et l'intégration de points de données EduFinance dans leur système informatique pourraient réellement changer la donne.

L'accès aux écoles est trop rare pour les enfants des régions en développement. Plus de 263 millions d'enfants et d'adolescents dans le monde, dont la moitié vivent en Afrique subsaharienne, n'ont jamais été scolarisés ou ont déjà abandonné leurs études. Quelles sont certaines des solutions développées par Opportunity International pour financer l'accès à l'éducation ?

Hannah Hilali : chez EduFinance, nous nous sommes efforcés d’identifier systématiquement les obstacles du marché qui empêchent les institutions financières de répondre à la demande de produits de prêt pour l’éducation, que nous estimons à plus de 24 milliards de dollars dans le monde. En écoutant les institutions financières, nous avons été en mesure de concevoir des modules d’assistance technique personnalisés couvrant tout le cycle de vie - des débuts au lancement en passant par la croissance du portefeuille de l’éducation.

Au début, le potentiel du marché de l’éducation n’est pas bien compris par la plupart des institutions financières. Les écoles ne correspondent pas au profil d’une PME standard et certains bailleurs pensent que les écoles sont risquées en raison de ces différences, ou n’ont pas de produits de prêt flexibles pour répondre aux besoins uniques d’une école, tels que le remboursement à court terme de prêts, qui peuvent mener à des prêts à risque. L’équipe d’assistance technique d’EduFinance collabore avec des institutions financières pour y remédier.

Nous menons des études de marché pour connaître le potentiel du marché, puis utilisons ces données pour collaborer à la conception de produits conformément aux objectifs de l’institution financière. Une fois les produits de prêt en place, nous proposons des ateliers de formation à l'intention du personnel et des formateurs afin que nos partenaires puissent gérer les produits en interne. Une fois qu'ils ont commencé à octroyer des prêts, notre équipe de Business Intelligence fournit à chaque partenaire un tableau de bord mensuel du portefeuille EduFinance afin de suivre les performances sur une base mensuelle.

Bien qu'il s'agisse de nos modules d'assistance technique de base, nous continuons à demander aux partenaires ce dont ils ont besoin pour augmenter leurs prêts dans le secteur de l'éducation. Lorsque nous avons interrogé les participants lors de notre récente Conférence mondiale EduFinance 2019, à laquelle 33 institutions financières ont participé, la session sur "attirer les investissements étrangers" a été classée comme le sujet le plus populaire. Sur la base de ces informations et de nos discussions en cours avec nos partenaires, nous estimons que l'assistance technique aux institutions financières pour attirer les investissements étrangers sera le prochain sujet brûlant.

BlueOrchard dispose d'un fonds de financement de l'éducation en Afrique. Pourriez-vous nous en dire plus sur ce fonds et son impact sur les jeunes ?

Maria Teresa Zappia : créé en décembre 2012, REFFA a été lancé par la Banque allemande de développement (KFW) et financé par le ministère allemand de la Coopération économique et du Développement (BMZ). Le fonds REFFA et la facilité d'assistance technique (AT) qui l'accompagne sont gérés par BlueOrchard Finance Ltd. REFFA est la première facilité régionale de financement de l'éducation pour l'Afrique. Son objectif est de fournir des services financiers personnalisés au secteur de l’éducation de manière responsable, financièrement viable et socialement responsable.

Les 4 principaux ingrédients de ce fonds de financement mixte sont les suivants :

  • Investisseurs : REFFA regroupe des investisseurs publics, commerciaux et privés, ainsi que des donateurs. Ces investisseurs ont des objectifs de rendement / risque, des objectifs d’impact, des horizons d’investissement et des capacités d’investissement différents.
  • Instruments d’investissement : REFFA est un fonds financier mixte composé de titres de créance privés, qui fournit une dette de premier rang et subordonnée à des institutions financières. En outre, le fonds dispose d’un mécanisme d’assistance technique.
  • Impact : à travers ses objectifs de fonds, REFFA accélère la réalisation de 6 ODD, qui sont éducation de qualité, égalité des sexes, travail décent et croissance économique, fin de la pauvreté, inégalités réduites et partenariats pour les objectifs.
  • Inclusivité : REFFA s'adresse à un large éventail d'investisseurs et présente des caractéristiques intéressantes tant pour les investisseurs initiaux que pour les investisseurs commerciaux, telles que la liquidité et les horizons d'investissement flexibles.

La demande d'éducation en Afrique augmente en raison de la forte croissance démographique et des lois régissant l'enseignement primaire obligatoire. Cependant, la faible qualité et la disponibilité limitée de l’éducation en Afrique appellent des investissements dans la fourniture de services d’éducation. Tout au long de ce processus, l’enseignement privé joue un rôle complémentaire important dans les offres d’enseignement public. En fin de compte, l’enseignement public et privé, en particulier aux niveaux secondaire, supérieur et professionnel, nécessite des investissements financiers considérables de la part des élèves, ce qui entraîne une forte demande de produits de financement de l’éducation. L’objectif de REFFA est d’accroître l’égalité d’accès aux enseignements primaire, secondaire, professionnel et supérieur et d’améliorer la qualité de l’enseignement. Il atteint ces objectifs en développant un portefeuille de financement de l’éducation composé d’institutions financières africaines sélectionnées soutenant les prestataires d’enseignement privés locaux, les élèves et les étudiants.

Pour en savoir plus sur le sujet, consultez le site de la Semaine Européenne de la Microfinance

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