Interview FinDev

En Haïti, Fonkoze facilite l’accès à la santé via les réseaux de microfinance

Fonkoze, lauréat du Prix Européen de la Microfinance 2021, revient sur son programme Boutik Santé
Carine Roenen

Carine Roenen est la directrice exécutive de la Fondation Fonkoze. Elle est docteur en médecine et titulaire d'un Master en santé publique. Elle a notamment dirigé la conception et la mise en oeuvre des programmes de développement de Médecins sans Frontières, de la Coopération bilatérale belge et de Concern Worldwide, avant de rejoindre Fonkoze en 2009. 

Fonkoze est une organisation haïtienne créée en 1994, divisée en trois pôles : Fondasyon Kole Zepòl (Fonkoze) (organisation haïtienne à but non lucratif qui offre des programmes d’appui), Fonkoze USA (organisation sœur à Washington DC) et Services Financiers Fonkoze (la plus grande IMF en Haïti avec plus de 200,000 comptes d’épargne et 50,000 clients de crédit). Fonkoze a remporté le Prix Européen de la Microfinance 2021. 

FinDev : Félicitations pour avoir remporté le Prix Européen de la Microfinance 2021, "financements et soins de santé inclusifs", pour votre programme Boutik Santé. Qu'est-ce qui a poussé Fonkoze à lancer ce programme ?

Carine Roenen : En 2006, une enquête sur les raisons des abandons de microcrédit nous a révélé qu’entre 14 et 19 % des clientes de microfinance ne parvenaient pas à maintenir leur activité commerciale en raison de dépenses catastrophiques de santé. Les représentantes des clientes ont également soulevé ce problème lors des assemblées générales annuelles de Fonkoze.

Nous avons alors réfléchi à un programme durable qui nous permettrait d’intégrer la santé dans les opérations de microfinance. Notre premier pilote était en partenariat avec une offre de santé existante. Il n’a pas fonctionné car en Haïti, le système de santé est très fractionné et couvre principalement les zones (semi)-urbaines.

Puis nous nous sommes associés avec Global Partnerships et la Banque Interaméricaine de Développement et avons mis en place un paquet de services curatifs pour 1 dollars par mois. Mais ça n’a pas fonctionné non plus car nos clientes avaient d’autres priorités pour dépenser l’argent et le pourvoyeur de services de santé était beaucoup plus cher que prévu. 

Finalement, en 2014, nous avons lancé l’initiative de microfranchise sociale Boutik Santé afin de proposer des produits de santé, nutrition et hygiène en vente libre, ainsi que quelques dépistages et des formations sur la santé et la nutrition en zone rurale.

FinDev : Comment fonctionne Boutik Santé ?

Carine Roenen : La majorité des clientes de l’institution de microfinance, principalement des femmes des zones rurales, sont organisées en groupes appelés “centres de crédit”, composés d’une vingtaine de membres. Ces centres élisent une cheffe de centre, qui fait l’intermédiaire entre les clientes et la branche de Fonkoze.

Lors des réunions mensuelles avec les agents de crédit Fonkoze, des infirmières présentent Boutik Santé aux cheffes de centre. Celles qui sont intéressées s’inscrivent et paient un frais de franchise pour devenir membres de Boutik Santé. Puis elles reçoivent une formation en gestion d’entreprise, ainsi que sur les produits de santé, la nutrition, la santé de la reproduction, l'hygiène etc.

Une fois qu’elles sont formées, elles deviennent Entrepreneures en Santé Communautaire (ESC). Ces ESC sont habilitées à mener des examens de santé basiques auprès des membres de leur communauté (malnutrition, grossesse, hypertension etc.) tout en partageant leurs connaissances et en achetant et vendant des produits de santé, d’hygiène et de nutrition achetés en gros par Fonkoze.

Parmi ces produits, on retrouve notamment de l’acétaminophène, du savon antibactérien, des tampons alcoolisés, des tests de grossesse, des protections hygiéniques, des compléments alimentaires, des désinfectants et des produits d’éclairage solaire.

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Une infirmière Fonkoze se rend dans une clinique mobile. Crédit photo : Fonkoze
Une infirmière Fonkoze se rend dans une clinique mobile. Crédit photo : Fonkoze

FinDev : Quel impact avez-vous mesuré depuis le lancement de ce programme ?

Carine Roenen :  Aujourd’hui, 38 branches sur 45 proposent Boutik Santé. Ce modèle de formation en cascade est efficace dans le changement de comportement et a permis notamment de diminuer le taux d’anémie chez les enfants.

Via ce programme,

  • Nous avons organisé 80 290 dépistages de la malnutrition et 37 444 séances d’éducation sanitaire en 2020
  • 52 769 enfants ont bénéficié de compléments de vitamine A par le biais de Boutik Santé en 2020
  • Nous avons dépisté environ 100 000 enfants de moins en 5 ans par an pendant 5 ans, ce qui nous a permis d’identifier 11 800 enfants malnutries et de faire en sorte que 84% soient traités et complètement guéris avec un taux de rechute de moins de 1%

Les enquêtes révèlent que 66% des habitants des zones desservies par Fonkoze ont bénéficié directement des produits et services de Boutik Santé, ce qui signifie que le programme augmente potentiellement l’accès à ces produits et services pour plus de 3,3 millions de Haïtiens.

FinDev : A quels défis avez-vous été confrontés lors de l’implantation de Boutik Santé et comment les avez-vous surmontés ?

Carine Roenen : Nous avons fait face à de nombreux défis, principalement :

  1. Nous avons dû tester plusieurs modèles avant d’en concevoir un adaptable à échelle de façon durable. Il faut essayer, s'adapter, apprendre et évoluer selon la réalité du terrain.
  2. L’environnement en Haïti est particulièrement compliqué avec des routes bloquées, l’insécurité et les catastrophes naturelles. Nous avons dû développer une pratique flexible et prendre en charge toute la chaîne d’approvisionnement nous-même.
  3. Boutik Santé n’existe que grâce au réseau de microfinance déjà en place. Aucune de ces femmes ne pourrait vivre en s’appuyant uniquement sur les revenus de Boutik Santé. C'est un business en plus de leurs autres activités économiques.
  4. Si nous pouvions revenir dans le temps, nous implémenterions un système de gestion financière plus solide dès le début afin de suivre la rentabilité de Boutik Santé. 
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Une enseigne Boutik Santé à Jacmel, Haïti. Crédit photo : Fonkoze.
Une enseigne Boutik Santé à Jacmel, Haïti. Crédit photo : Fonkoze.

FinDev : Comment la pandémie de Covid-19 a-t-elle impacté Boutik Santé ? Avez-vous constaté un plus grand besoin chez vos clients ?

Carine Roenen : En mars 2020, lorsque les premiers cas ont fait leur apparition sur l’île, nous avons dû adapter notre mode opératoire. Nous avons notamment organisé nos séances d’approvisionnement en comité réduit et formé nos clientes ESC aux moyens de prévenir le Covid-19.

Après quelques mois, il est apparu que le virus ne provoquait pas d’épidémie importante avec surcharge des services hospitaliers et surmortalité. Le virus circule très certainement, mais on teste très peu en Haïti.

La pandémie influence peu le quotidien des Haïtiens et a donc très peu d’impact sur les opérations de Boutik Santé, contrairement aux problèmes de sécurité et aux risques socio-politiques.

FinDev : En parlant de risques socio-politiques, les IMF en Haïti sont confrontées à de nombreux défis qui peuvent rendre leur fonctionnement difficile, tels que l'incertitude politique et l'extrême pauvreté. Selon vous, quels sont les principaux défis auxquels Fonkoze est confronté ?

Carine Roenen : Protéger nos équipes est notre priorité. En 2018, nous avons vécu un épisode de troubles socio-politique particulièrement intenses qui nous a fait fermer nos bureaux. A la suite de ça, nous avons établi des mécanismes. Par exemple, nous organisons des ateliers avec des psychologues pour aider nos employés à gérer le stress chronique. Nous préparons notamment un atelier pour maîtriser ses émotions en cas d’événements extrêmes, comme un kidnapping ou un tremblement de terre. Nous utilisons également plusieurs réseaux pour partager les messages de sécurité.

D’autre part, nos employés sont très courageux et investis dans leur travail. Nous mettons en avant la flexibilité : personne n’a d’horaires précis et nous avons aidé les employés à équiper leur domicile avec internet et l’électricité afin qu’ils puissent également travailler depuis chez eux.

Malgré tout, nous observons de plus en plus de personnes de la classe moyenne qui craquent et quittent le pays. Les derniers mois ont été compliqués car en plus des problèmes de sécurité, il y a eu une grave pénurie de carburant alors que nous en avons besoin pour nous rendre dans les zones rurales à moto.

FinDev : Quels sont selon vous les domaines prioritaires pour l’avenir de Fonkoze ?

Carine Roenen : Etant donné notre environnement difficile, il est important de construire des structures durables. Nous devons nous institutionnaliser davantage. Cela implique un modèle opérationnel solide, mais aussi de garder une certaine échelle car sans un volume d’activité suffisant, nous ne parviendrons pas à rémunérer notre équipe centrale.

Nous souhaitons également agrandir Boutik Santé et peut-être ajouter une ou deux autres activités qui nous permettront d’avoir des revenus propres, qui ne dépendent pas à 100 % des bailleurs de fonds, pour établir une activité stable et durable.

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ACHADE Mombinon Théophile , Promotion du financement agricole, Bénin
10 mars 2022

Très bonne initiative.
J'aimerais si possible avoir la documentation sur cette initiative

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