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Microfinance : les réfugiés, des clients (pas) tout à fait comme les autres

Saïda, réfugiée Afghane, cuisinière itinérante et créatrice de Kaboulyon qui promeut l'interculturalité à travers la gastronomie. Photo de Christopher Leroy.

Alors que l’afflux de migrants aux portes de l’Europe s’intensifiait du fait de la crise Syrienne et que la crise migratoire s’imposait peu à peu dans l’agenda médiatique et politique européen, l’Adie s’est très tôt questionnée sur la pertinence du microcrédit accompagné comme outil d’insertion des migrants et sur le rôle qu’elle entendait jouer.

Sans l’avoir jamais précisément quantifié, nous savions que l’Adie, fort de son positionnement historique, avait toujours accompagné et financé de nombreuses personnes ayant un parcours de migration. Quelques calculs rapides nous ont confirmé que chaque année, près de 25% des clients accompagnés et financés par l’Adie sont nés hors UE, soit plus de 5 300 personnes en 2018.

Mais cette définition de migrants (personne née hors UE), bien que valable, rassemble un groupe très hétérogène de personnes, y compris des individus arrivés depuis des décennies dans le pays hôte.

Pour apporter une réponse aux problématiques soulevées par cette nouvelle vague migratoire, l’Adie a lancé en 2016 le projet pilote AGIR (Accompagnement pour Générer des opportunités d’emploi Indépendant et salarié pour les réfugiés) au travers duquel plus d’une centaine de réfugiés statutaires installés en France ont été accompagnés et financés. Et le projet croit d’année en année : en 2019, nous ambitionnons de financer au moins 75 réfugiés via notre projet AGIR.

En parallèle, à la demande de l’association turque Habitat Denergi, nous nous sommes engagés en 2017 dans la réalisation d’une étude avec un double objectif : i) évaluer le potentiel de la microfinance en Turquie, et ii) mener une enquête auprès de 150 réfugiés pour comprendre leur relation à l’entrepreneuriat et leurs besoins en matière d’accès au financement.

Les conclusions tirées de ces études nous ont ensuite été très utiles pour concevoir et accompagner Habitat, avec l’appui du HCR, dans la mise en œuvre d’un des premiers systèmes d’accès au financement pour les micro entrepreneurs réfugiés syriens résidants en Turquie. Des sommes de 1200 € en moyenne ont permis a plus de 90 entrepreneurs réfugiés de lancer leur entreprise dans des domaines très divers :  restaurants, café, couture, boucherie…

Pour apprendre des pratiques des autres et partager son expérience, l’Adie participe également aux échanges organisés dans le cadre des projets M-UP et Magnet qui cherchent à développer l’entrepreneuriat des migrants et des réfugiés.

Quels enseignements peut-on tirer de ces diverses expériences ?

Favoriser une approche multi partenariale. La plupart des institutions ou programmes de microfinance méconnaissent les réfugiés et primo-arrivants et ces derniers ignorent trop souvent l’existence des solutions d’accompagnement et de financement qu’elles proposent. Les structures d’accueil traditionnelles des réfugiés (Centres d’hébergement, organismes dédiés à l’accompagnement socio-professionnel des migrants, ONGs de solidarité) laissent quant à elles fréquemment de côté l’entrepreneuriat et le microcrédit comme voies d’insertion économique et sociale, qu’elles jugent trop « risquées ».

De nouvelles alliances opérationnelles entre ces différents types d’acteurs sont nécessaires pour identifier ces clients « presque comme les autres » et leur donner les moyens de réussir grâce à un accompagnement multidimensionnel, répondant à l’ensemble de leurs besoins. Sensibilisations et formations croisées des salariées, prescriptions mutuelles des candidats, les opportunités de collaborations au bénéfice de ce public sont multiples… 

 

Le potentiel économique des réfugiés est réel et notre expérience nous conduit à penser qu’ils sont des micro-entrepreneurs et des clients (presque) comme les autres.

Sensibiliser et former ses équipes terrain. Pour fournir un service de qualité aux réfugiés, il est important d’organiser la montée en compétence des opérateurs de terrain en les sensibilisant aux parcours des réfugiés et aux difficultés qui sont les leurs, afin notamment de déconstruire les idées reçues.

 

La formation se révèle aussi utile pour impliquer davantage les opérateurs de crédit et les managers intermédiaires, dans le but de renforcer leur motivation à développer une clientèle de réfugiés. Les démarches de prospections et d’alliances partenariales mettent en effet du temps à porter leurs fruits ; les délais d’instruction des demandes de financement sont plus longs, et le taux de transformation plus incertain. Il est donc important d’être patient et d’avoir le soutien des équipes support du siège et de la direction de l’institution.

En complément de la formation du personnel existant, le recrutement de nouveaux collaborateurs aux compétences adaptées (langues, interculturalité, connaissance des réseaux de réfugiés) qui seront les interlocuteurs privilégiés des clients réfugiés, peut être un vrai plus.

La mobilité, enjeu d’insertion. Tous les réfugiés ne sont pas appelés à devenir entrepreneurs. Pour celles et ceux qui s’orientent vers le salariat, la mobilité est souvent un frein pour accéder au marché de l’emploi ou s’y maintenir. En ce sens, le microcrédit (pour financer l’achat d’un véhicule ou le permis de conduire) et la micro-assurance (assurance véhicule adaptée) représentent des solutions à l’impact positif réel sur l’insertion professionnelle des réfugiés.

Un accompagnement renforcé. S’il ne semble pas nécessaire de créer de nouveaux produits financiers, il apparaît en revanche judicieux que les IMFs adaptent leurs dispositifs d’accompagnement et le processus d’instruction des demandes de financement.

Les réfugiés font face à de nombreuses embuches que connaissent moins les clients plus intégrés au pays d’accueil : complexités administratives liées à leur statut, méconnaissances du cadre légal et fiscal, maîtrise incertaine de la langue du pays hôte, etc.  Pour réussir, ils ont donc besoin d’un soutien adapté.

Partant du constat que les réfugiés ne souhaitent rien de plus que d’être intégrés aux membres de la communauté hôte, les IMFs qui proposent des services d’accompagnement en complément du financement, peuvent intégrer les réfugiés, comme l’Adie le fait, au cursus d’accompagnement classique, tout en leur offrant un soutien personnalisé et renforcé : organisation de permanences administratives tenues par un interlocuteur privilégié, accompagnement individuel par un tuteur lors des formations de groupe organisée en amont de la création d’entreprise, soutien comptable et juridique. Pour les organisations qui souhaitent servir cette clientèle mais qui n’ont pas de dispositif d’accompagnement, il apparaît nécessaire d’en développer un, ou de nouer des alliances.

Le potentiel économique des réfugiés est réel et notre expérience nous conduit à penser qu’ils sont des micro-entrepreneurs et des clients (presque) comme les autres.

Néanmoins pour que l’entrepreneuriat des réfugiés se développe davantage encore il faudra :

  • Continuer de combattre l’idée selon laquelle l’insertion par l’entrepreneuriat et le recours éventuel à des financements sont trop risqués.
  • Renforcer les liens entre les organisations de soutien aux réfugiés d’une part et les institutions de microfinance et d’accompagnement à l’entrepreneuriat d’autre part.
  • Consolider et étendre les mécanismes publics de financement aux initiatives soutenant l’entrepreneuriat des réfugiés et des migrants.

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Qu'est-ce-que l'Adie ?

Fondée en 1989, l’Association pour le Droit à l’Initiative Économique, institution de microfinance française de référence, accompagne et finance chaque année plus de 20.000 personnes exclues du système bancaire classique dans leur projet entrepreneurial et d’insertion professionnelle. A l’international, l’Adie partage son savoir-faire notamment à travers des services d’assistance technique à des institutions et programmes de microfinance.

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