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Dans les régions rurales du Sénégal, soutenir les femmes passe d’abord par un changement de normes sociales

Des femmes utilisatrices des services de myAgro au Sénégal.

Les normes sociales liées au genre ne se contentent pas de déterminer les rôles dévolus aux femmes dans les économies rurales, elles limitent aussi l’accès aux outils dont elles ont besoin pour investir dans des activités génératrices de revenus. Mariama le sait bien. Agricultrice et mère de trois enfants, cette dernière vit en Casamance, au sud du Sénégal. Depuis son plus jeune âge, on lui a toujours dit que sa place, en tant que femme, était dans la rizière ou à la maison auprès des enfants, tandis que les décisions financières ou agricoles incombaient à son mari. "C'est mon mari qui décide de ce qu'il faut cultiver chaque année. C'est normal car c’est mon mari, je suis donc sous sa tutelle", explique Mariama.

Pour myAgro – une entreprise sociale qui propose aux petits exploitants agricoles des paquets modulablescombinant semences, engrais et formations agricoles, financés "petit à petit" via une plateforme mobile – l'histoire de Mariama est familière. Les normes de genre sont en effet à l’origine de bon nombre des contraintes auxquelles les femmes agricultrices sont confrontées dans les trois pays d'Afrique subsaharienne où l’entreprise opère. Mais après dix ans d’activité au Sénégal, myAgro observe de fortes différences de genre en termes d’adoption de ses services entre le Mali - où les femmes représentent environ 70% de sa clientèle - et le Sénégal, où celles-ci ne représentent que 25 %. Afin d’étudier comment élargir sa portée auprès des agricultrices sénégalaises, myAgro s'est associéau CGAP et à Dalberg Design et a constaté sans surprise que les normes sociales constituaient un obstacle majeur à l’adoption de ses services par les femmes.  

Pour mieux comprendre les normes auxquelles sont confrontées les femmes sénégalaises, myAgro a commencé par écouter leurs communautés

Via une étude utilisant la méthodologie HCD (conception centrée sur l’humain”, ou “human-centered design” en anglais)myAgro a consulté les communautés locales afin de comprendre non seulement les besoins des femmes agricultrices, mais aussi les croyances des principaux acteurs pouvant influencer ces femmes, à savoir : les hommes, les chefs religieux, les femmes influentes et les agents commerciaux de myAgro. Via cette approche participative, myAgro a cherché à impliquer l'ensemble de la communauté dans le processus de conception. Au final, l’étude a révélé que les comportements financiers et agricoles des femmes étaient influencés par trois principales normes de genre détaillées ci-dessous.

Norme n° 1 : “les hommes doivent être les principaux décideurs et les principaux pourvoyeurs financiers de la famille

Les entretiens avec les agricultrices et les autres membres de la communauté ont révélé que la prise de décisions agricoles et financières était considérée du ressort des hommes. Comme Mariama, la communauté considère que les maris doivent avoir le pouvoir d'accorder ou de refuser à leurs épouses la permission d'utiliser les services de myAgro. Par conséquent, pour atteindre les femmes – en particulier dans les ménages dirigés par des hommes – il faut d'abord atteindre leurs maris. Si certains hommes autorisent leurs épouses à adhérer à myAgro et, dans certains cas, vont même jusqu’à financer les paiements "petit à petit" des paquets souscrits par leurs épouses, la plupart préfèrent s'inscrire eux-mêmes, au nom du ménage. Beaucoup sont également mal à l'aise à l'idée que des agents masculins de MyAgro interagissent avec leurs épouses en leur absence. Cette réticence limite le nombre de points de contact possibles avec les potentielles clientes et induit les agents myAgro masculins à percevoir la clientèle féminine comme une cible plus difficile à acquérir.

La communauté considère que les hommes sont également censés être les principaux soutiens financiers du ménage. Dans la pratique, cependant, de nombreuses femmes ressentent le besoin de contribuer aux dépenses du ménage, afin de réduire la charge financière de leur mari et/ou de couvrir les besoins non satisfaits. "Si j'ai mon propre argent, je n'ai pas besoin de déranger [mon mari]. Je n'ai pas besoin d'emprunter à qui que ce soit, je peux couvrir mes besoins moi-même", explique une agricultrice. Cependant, comme les normes sociales limitent leur accès aux intrants et aux formations de qualité, les femmes ont souvent du mal à investir dans leurs activités agricoles et à gagner le revenu supplémentaire dont elles auraient besoin pour soutenir leur ménage.

Si j'ai mon propre argent, je n'ai pas besoin de déranger [mon mari]. Je n'ai pas besoin d'emprunter à qui que ce soit, je peux couvrir mes besoins moi-même

Une agricultrice

Norme n° 2 : “les femmes sont censées cultiver principalement des produits destinés à la consommation du ménage, tandis que les hommes s'occupent des cultures de rente

L'étude a également révélé de nettes différences dans les pratiques agricoles: les hommes investissent davantage dans les cultures de rente, tandis que les femmes sont censées cultiver des produits de base pour la consommation du ménage.

Aux vues de ces normes, les femmes généralement priorisent les activités agricoles telles que la culture du riz et la culture potagère, qui garantissent un approvisionnement alimentaire régulier pour la famille. Les agricultrices ont également une préférence pour les cultures qui offrent une certaine flexibilité, leur permettant de rester proche de la maison (surtout pour les jeunes mamans) ou requérant peu d'efforts physiques (principalement pour les femmes plus âgées), car la plupart des femmes mentionnaient avoir un accès limité aux machines et à la main-d'œuvre.

Norme n° 3 : “les femmes ne possèdent pas d'épargne propre

Une autre croyancecommunément admise est que les femmes ne sont pas censées mettre de l'argent de côté – ce serait le rôle des hommes – et qu'elles n'ont donc pas d'épargne individuelle, ce qui les empêche de souscrire aux services de myAgro.

En réalité, les femmes épargnent régulièrement de petits montants, elles utilisent simplement des mécanismes différents de ceux des hommes. Parmi les femmes que nous avons rencontrées durant cette étude, beaucoup ont mentionné les groupes d’épargne féminins (appelés "tontines" au Sénégal, ou "Associations Villageoises d'Epargne et de Crédit" AVEC dans d’autres pays), le mobile money ou l'investissement dans le bétail. Autant d'exemples d’instruments d'épargne offrant chacun des avantages distincts. Les groupes d'épargne féminins sont particulièrement appréciés, car ils offrent aux femmes un espace sûr pour gérer leurs finances ensemble, encourageant la cohésion sociale par des réunions régulières et la mise en commun des contributions. 

S’attaquer aux normes, petit à petit

Sur la base de ces entretiens, myAgro et ses partenaires ont travaillé avec la communauté pour tester différentes approches afin decontourner - sur le court terme - les  obstacles normatifs auxquels sont confrontées les agricultrices. A plus long terme, nous espérons que ces approches contribueront également progressivement à assouplir les normes de genres au Sénégal. Ces approches sont les suivantes : 

  • Diffuser des messages destinés aux hommes, afin de présenter l’adhésion des femmes à myAgro comme une contribution au "bien-être général du ménage", plutôt que comme une "amélioration de la productivité des agricultrices" uniquement. Cette communication est importante, car nous avons constaté que les hommes et les femmes sont plus réceptifs aux messages en lien avec la consommation alimentaire et les dépenses du ménage.
  • Recruter davantage d'agents myAgro féminins pour surmonter la réticence des hommes à laisser leur épouse interagir avec des agents masculins en leur absence. 
  • Tester de nouveaux paquets plus flexibles, proposant par exemple des intrants pour des cultures potagères ou de l’élevage, ne nécessitant pas beaucoup d’espace cultivable et permettant aux femmes de rester plus près de chez elles, et ce pour pallier aux contraintes de temps et de mobilité que les femmes généralement rencontrent.    
  • Tirer parti des groupes d'épargne informels pour permettre aux femmes de prendre le contrôle de leurs finances et de leurs investissements agricoles, toutes ensembles. Non seulement ces groupes offrent déjà un espace sûr, apprécié des femmes, mais ils offrent également l’opportunité pour myAgro de capitaliser sur des comportements d'épargne existants tout en encourageant des contributions régulières, petit-à-petit, vers les paquets agricoles de myAgro. 

Au cours des prochains mois, myAgro lancera des projets pilotes avec le CGAP afin de tester la faisabilité de chaque approche et son impact sur l'utilisation des services de myAgro par les femmes. Nous espérons qu’en associant non seulement les femmes, mais aussi le reste de la communauté au processus de conception, myAgro pourra surmonter les obstacles normatifs liés au genre, permettant ainsi à l’entreprise d’attendre sa mission: soutenir plus d’un million de petits exploitants agricoles d'ici 2026.

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Fatou Diagne , VisionFund Micro-finance SA, Sénégal
09 mars 2023

Recruter des agents femmes qui vont plus interagir avec leurs paires. Etablir une relation de confiance en leur partageant des cas de réussite dans d'autres pays surtout de la sous régions .

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