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Dépasser les impératifs d’accès et d’usage pour des services financiers qui soutiennent vraiment les moyens de subsistance

Crédit photo : Valentin Sawadogo, concours photo du CGAP 2018.

 

Le travail est constitutif de la dignité de l’individu. 

Leila Janah, entrepreneure sociale

En 2018, le CGAP inaugurait sa stratégie quinquennale actuelle, articulée autour d’une théorie du changement en cinq axes auxquels est venue s’ajouter, en 2020, la volonté d’accorder une place primordiale aux femmes. Cette vision stratégique plaide pour « un monde où les pauvres, en particulier les femmes, peuvent, grâce aux services financiers, saisir les opportunités et renforcer leur résilience. » Autrement dit, nous avons délibérément dépassé le paradigme de l’inclusion financière reposant sur l’accès et l’usage pour privilégier un cadre garantissant que les services financiers répondent bien à toute la diversité des besoins des personnes démunies.

Cette évolution n’est pas anodine. En mettant l’accent sur les résultats de l’inclusion financière, à savoir notamment la capacité des populations à saisir les opportunités et renforcer leur résilience, il s’agit d’aller au-delà de la seule ouverture de comptes en banque. Pour aider les pauvres à satisfaire leurs besoins, il faut cerner leurs attentes afin de leur proposer les solutions les plus appropriées (publiques ou privées, numériques ou analogiques) et en vérifier régulièrement l’efficacité. Mais « opportunités » et « résilience » sont des concepts plutôt abstraits. D’où notre décision de concentrer notre travail sur trois domaines où nous estimons que de nouvelles connaissances sur les services financiers numériques joueront un rôle clé dans l’amélioration de la vie quotidienne des pauvres : l’aptitude à produire un revenu, l’accès à des services essentiels et la protection d’un niveau de vie de base. Même si la pandémie de COVID-19 nous a en partie détournés de cette transition, nous avons malgré tout réussi en 2020 à affiner notre stratégie pour le premier de ces axes : la production de revenus.

Parallèlement à l’élaboration de notre stratégie, nous nous sommes intéressés à la nature évolutive du travail, aux migrations et aux nombreuses perturbations introduites dans nos vies par la technologie. Régulièrement, les discussions revenaient sur les moyens de subsistance et la microfinance, deux sujets progressivement délaissés par le CGAP — ce qui ne manquait pas de susciter un certain malaise. Nous étions nombreux à avoir le sentiment de retourner sur un terrain déjà abondamment exploré. Jusqu’à ce que nous réalisions clairement que si les services financiers ont considérablement évolué en 30 ans, c’est aussi le cas pour la manière dont les gens gagnent leur vie : la mondialisation, la croissance démographique, le changement climatique ou la technologie sont autant de phénomènes qui modifient les moyens de subsistance. S’il est une chose cruciale pour chacun individu, c’est la capacité d’avoir un revenu stable. 

Dans ce billet, nous allons présenter certains résultats de notre recherche initiale sur les moyens de subsistance et exposer les raisons pour lesquelles les services financiers continuent de jouer un rôle déterminant pour aider les pauvres à créer des activités rémunératrices. Nous vous expliquerons également comment le CGAP entend axer ses travaux sur cette question essentielle. Pour approfondir la question, reportez-vous au document exploratoire produit par le cabinet DAI, qui a nourri les réflexions du CGAP sur ce sujet complexe.

La nature évolutive des moyens de subsistance

Dans les années 1990, le département britannique du Développement international (DfID) lance son « cadre pour des moyens de subsistance durables ». En montrant comment les options et les opportunités qui s’offrent à un individu sont tributaires de nombreuses dynamiques et liées au contexte (lieu de résidence, profil de la personne et services accessibles pour améliorer sa situation, notamment), ce cadre rend compte de la complexité du soutien aux moyens de subsistance. À l’époque, la plupart des programmes conçus dans ce but privilégient, à juste titre, les zones rurales. Pour la moitié des habitants des pays à revenu faible et intermédiaire (PRFI) et une grande majorité des ménages démunis dans le monde, l’agriculture constituait la principale source de revenu. Par conséquent, les programmes sur les moyens de subsistance s’employaient prioritairement à rendre les exploitations familiales plus productives et à soutenir les microentreprises, en vue de favoriser une diversification des revenus et des risques.

Mais la libéralisation économique, l’ouverture des frontières et le boum des technologies et les changements profonds qu’ils induisent vont changer la donne. En incitant des millions de personnes à partir en ville pour trouver du travail, ces évolutions provoquent une véritable mutation démographique. Entre 1990 et 2020, la population des PRFI a augmenté de 50 %, l’essentiel de la croissance se concentrant dans les zones urbaines. Sur la même période, la part des individus dont le revenu principal provient de l’agriculture a reculé de pratiquement 10 points de pourcentage en Afrique, 20 points en Asie du Sud et 25 points en Asie de l’Est. En Asie, une partie de cette migration tient à l’attractivité des nouveaux emplois manufacturiers, principalement en Chine mais aussi dans des pays plus pauvres comme le Bangladesh. L’activité manufacturière va doubler dans les PRFI d’Asie, pour atteindre un peu plus de 20 % de l’emploi total — un niveau qui, depuis dix ans, s’est stabilisé dans la plupart des pays quand il n’a pas, dans certains cas, reculé. En Afrique, les emplois industriels dans les petites et grandes entreprises manufacturières peinent à se matérialiser, ne représentant que 10 à 11 % de l’emploi total — une part stable depuis 1990.

Avec l’effritement de l’emploi agricole et le plafonnement de l’emploi manufacturier, les revenus tirés des services augmentent de manière spectaculaire. L’essor de la population urbaine entraîne le développement d’un secteur tertiaire diversifié, dans le commerce et les transports mais également dans le secteur social, la santé, les TIC et les services financiers. Aujourd’hui, le secteur des services emploie 24 % des habitants d’Asie du Sud, 36 % des Africains et 46 % des habitants d’Asie de l’Est, des taux qui se rapprochent progressivement de la moyenne mondiale (51 %). Cette croissance devrait se poursuivre, avec une incidence particulièrement notable pour les femmes et leurs moyens de subsistance : à l’échelle mondiale, 57 % des femmes travaillent dans le tertiaire, contre 47 % des hommes. Statistiquement, le repli général de l’emploi agricole est étroitement corrélé à la participation accrue des femmes à la population active, en particulier dans les services.

La question de la productivité et des moyens pour la renforcer est au cœur de toutes les réflexions sur le travail. Les arguments plaidant pour un accroissement de la productivité sont solides : au niveau macroéconomique, tout gain de productivité est étroitement corrélé à une hausse des revenus et à une réduction de la pauvreté. Mais la productivité au niveau des ménages a elle aussi son importance. Si chacun/e peut choisir son domaine d’activité, alors il/elle peut rechercher des débouchés susceptibles de maximiser les revenus du ménage. Au niveau des individus comme des ménages, de nombreux éléments prouvent qu’une hausse de la productivité va de pair avec une amélioration du bien-être, mesurée par une augmentation de la consommation et de l’accumulation d’actifs productifs et par un recul de l’insécurité économique due au chômage, à la maladie et à la pauvreté des ménages monoparentaux et des personnes âgées. Du niveau micro au niveau macro, la productivité est donc un important facteur de croissance et de prospérité accrue.

Mais les débats sur la productivité sont souvent centrés sur des entreprises formelles en croissance et leur rôle dans la création d’emplois. C’est oublier qu’un grand nombre d’individus dans les marchés émergents et la majorité de la population dans les pays les moins avancés travaillent dans le secteur informel. Parmi les micro et petites entreprises, les gains de productivité sont souvent dus au démarrage de nouvelles entreprises plutôt qu’à l’expansion de l’activité d’entreprises en place. Le phénomène n’est d’ailleurs pas propre aux marchés émergents : selon l’US Small Business Administration, près de la moitié des emplois aux États-Unis sont assurés par les petites et moyennes entreprises (PME), qui représentent 67 % des créations nettes d’emplois, dont 40 % découlent de l’apparition et de la disparition des petites structures. Pour mieux refléter les véritables opportunités de création d’emplois dans les marchés émergents, il conviendrait d’élargir les réflexions des donateurs et des gouvernements sur les moyens de doper la productivité et les emplois au-delà du secteur des PME, pour y inclure les individus et les microentreprises.

Comment dès lors penser les services financiers face à l’évolution des moyens de subsistance ? Penchons-nous sur la question secteur par secteur — agriculture, industries manufacturières et services — afin de mettre en évidence leurs interactions avec un secteur financier toujours plus numérisé.

Moyens de subsistance ruraux et agricoles

L’agriculture joue un rôle déterminant pour les zones rurales et le bien-être des pauvres. Dans les pays à faible revenu, plus de cinq personnes sur six vivent en milieu rural. La plupart travaillent dans les chaînes de valeur agricoles : exploitation, transformation, fabrication, transport, distribution, commercialisation ou préparation. Mais cette prééminence de l’agriculture ne doit pas occulter l’importance des activités non agricoles dans les zones rurales.

De nombreux ménages à la tête de petites exploitations ont plusieurs moyens de subsistance : en plus des revenus tirés de leur propre production, ils ont un emploi, agricole ou non agricole, reçoivent des remises migratoires, ont des microentreprises et bénéficient de prestations sociales. Cette diversification accrue des sources de revenu des ménages ruraux a trois grandes implications. Déjà, cela permet à certains ménages de devenir progressivement moins dépendants de la productivité de leur exploitation et des revenus qu’ils en tirent. Ensuite, elle leur donne les moyens d’analyser davantage les différentes options qui s’offrent à eux pour gagner leur vie — en comparant le revenu tiré de la production agricole au salaire qu’ils toucheraient en se faisant embaucher dans une exploitation voisine ou par une entreprise de transformation, en ville. La production agricole peut rester une importante source de revenu et d’identité, même si elle perd de son poids dans la composition des revenus du ménage. Enfin, les incitations à poursuivre une production agricole peuvent perdre de leur force avec le temps. D’autres sources de revenu peuvent l’emporter à mesure que se présentent les opportunités et qu’une nouvelle génération de travailleurs rejoint la population active. 

Ces évolutions des moyens de subsistance ruraux et agricoles sont impulsées par plusieurs dynamiques : la mondialisation des chaînes de valeur, les innovations numériques et technologiques, l’arrivée d’une jeunesse avide de nouveaux débouchés professionnels et le changement climatique qui provoque des conflits et des déplacements de population. 

 Pour de nombreux petits exploitants, les services et les plateformes numériques créent de nouveaux débouchés dans l’agriculture. 

Pour de nombreux petits exploitants, les services et les plateformes numériques créent de nouveaux débouchés dans l’agriculture. C’est un moyen d’accéder à des semences, des engrais et des conseils de qualité ; financer des achats et régler leurs factures ; trouver de la main-d’œuvre ; négocier avec les acheteurs ; et mettre de l’argent de côté. Ces nouveaux services groupés complètent — plus qu’ils ne remplacent — les associations villageoises d’épargne et de prêt et les coopératives, plus traditionnelles, qui, en plus des solutions d’épargne et d’emprunt, offrent également un partage d’expertise et de main-d’œuvre, des achats groupés d’intrants et de bétail, une agrégation de marchés et l’accès à des installations communes de stockage.

Bien plus que les seuls services financiers, cette combinaison de services financiers et non financiers aide les ménages ruraux à saisir des opportunités et renforcer leur résilience. Des offres intégrées seront plus efficaces pour remédier aux problèmes habituels que rencontrent les ménages ruraux, comme le coût du stockage, de la réfrigération et du transport des récoltes, voire le financement d’un système solaire individuel et les frais de scolarité des enfants — tous éléments étroitement liés aux services financiers.

Dans ce secteur, la numérisation gagne du terrain. Les entreprises et les plateformes reposant sur un modèle numérique et regroupant services financiers et non financiers, à l’instar de DigiFarm, Cellulant et Hello Tractor, améliorent l’efficacité et l’accessibilité financière des chaînes de valeur agricoles et des services connexes. Il s’agit là d’une nouvelle frontière pour le développement de moyens de subsistance ruraux et agricoles dynamiques et résilients.

Industries manufacturières

Dans l’ensemble, les employés du secteur manufacturier dans les PRFI gagnent toujours nettement mieux leur vie que les travailleurs du secteur agricole. Mais dans la plupart des PRFI, et en particulier dans les pays à faible revenu, la transition vers des emplois manufacturiers ne se fait pas entre la ferme et l’usine. En fait, la plupart de ces postes se trouvent dans des micro, petites et moyennes entreprises (MPME) : des petits ateliers qui fabriquent des matériaux de construction, des outils et des articles ménagers pour le marché local. Globalement, les taux d’emploi, de productivité et de revenu dans le secteur manufacturier culminent à des niveaux bien plus faibles dans les PRFI aujourd’hui que dans les pays qui, comme la Chine, se sont industrialisés plus tôt.

 Les petites entreprises manufacturières des PRFI ne bénéficient pas d’économies d’échelle pour concurrencer des entreprises plus grandes qui ont investi dans des technologies et des procédés de mécanisation afin de réduire leurs coûts et qui disposent d’infrastructures pour s’intégrer dans les circuits mondiaux d’approvisionnement. Contrairement aux petites exploitations, qui sont parfois plus productives que des concurrents plus importants, ces petites structures ont beaucoup de mal à s’imposer, pénalisées par un coût des intrants supérieur, l’absence de technologie et des difficultés à satisfaire les normes pour accéder aux chaînes de valeur nationales et mondiales. Pour de nombreux marchés émergents, le secteur manufacturier pourrait bien ne plus être la voie idéale vers la croissance, même si une activité manufacturière à petite échelle permet de maintenir les moyens de subsistance. Pour les petites entreprises manufacturières, où se concentrent les emplois peu rémunérés, il existe de nombreuses autres contraintes liées au marché, notamment le manque de fiabilité de l’alimentation électrique, la médiocrité des infrastructures et le coût élevé du transport. 

L’activité manufacturière à petite échelle a cependant de beaux jours devant elle, non pas tant du fait des innovations financières que grâce au recours à la technologie pour accéder aux marchés. Selon une enquête menée en Inde auprès de petites structures manufacturières, 93 % des dirigeants consultent internet pour trouver des informations sur les nouvelles technologies — contre 31 % qui comptent sur les associations et 34 % sur leurs amis (qui était encore voici à peine dix ans le seul moyen d’obtenir des informations). Pendant la pandémie, certains ont téléchargé des normes pour les équipements de protection individuelle, trouvé des patrons pour fabriquer des masques et converti leur production pour répondre à la demande et préserver l’emploi de leurs salariés.

Certaines plateformes utilisées par les petits fabricants pour toucher leurs acheteurs ont bénéficié des innovations financières, en particulier les paiements et le crédit numériques.

Nos travaux de recherche sur l’utilisation des réseaux sociaux pour le commerce électronique informel montrent que les producteurs locaux s’en servent pour se faire connaître des consommateurs locaux — des femmes en particulier. Certaines plateformes utilisées par les petits fabricants pour toucher leurs acheteurs ont bénéficié des innovations financières, en particulier les paiements et le crédit numériques. À l’instar d’Etsy, Amazon Handmade et Samarth de Flipkart, les plateformes de commerce en ligne qui pratiquent les paiements dématérialisés font le lien entre des artisans et des clients pour des biens au cœur de l’activité des entreprises manufacturières des PRFI, comme l’artisanat, les vêtements, les bijoux, les objets d’art et les articles ménagers. De plus en plus, elles proposent aussi des crédits à des fournisseurs établis qui commercialisent leurs produits par leur intermédiaire.

Les plateformes où se regroupent les petits fabricants pour vendre leurs biens tendent à intégrer plus systématiquement des services financiers. Les prêteurs peuvent ainsi évaluer le risque crédit en fonction du chiffre d’affaires, mais d’importantes lacunes demeurent. Le besoin de financement est particulièrement aigu pour les entreprises manufacturières à plus forte intensité capitalistique. Malheureusement, peu d’éléments attestent de l’efficacité des services financiers pour remédier à ce problème. Les petits industriels ont souvent besoin d’une gamme d’équipements et de matériel spécialisés, ce qui complique la mise au point de solutions de financement évolutives ou reproductibles.

Il existe néanmoins des pistes d’innovation financière pour les entreprises manufacturières à intensité de capital. En Amérique latine et dans certaines régions d’Asie, la facturation électronique associée à une réglementation favorable contribue à l’essor de l’affacturage à travers les plateformes. Ce système de financement de court terme basé sur des factures et des bons de commande permet aux PME manufacturières d’obtenir des liquidités rapidement, de manière fiable et à moindre coût en attendant d’être payées par les grandes entreprises et les administrations publiques qui les font travailler. D’autres solutions de ce type doivent être élaborées pour lever les obstacles importants auxquels se heurtent les petites entreprises manufacturières pour financer équipements et matériel et régler leurs factures d’électricité et de transport.

Services

Traditionnellement, le secteur des services accuse un retard de productivité et de niveaux de revenu par rapport au secteur manufacturier. Mais dans de nombreux marchés émergents, il est en passe de devenir l’alternative la plus viable au travail agricole. Il est probablement aussi en train de rattraper les niveaux de productivité des industries manufacturières. Dans certains grands pays d’Asie comme la Malaisie et l’Inde, il est établi que la technologie et l’innovation dans le secteur tertiaire dopent la productivité et les niveaux de revenu de ses travailleurs, qui dépassent ceux de leurs homologues du secteur secondaire. Une étude réalisée dans quatre pays d’Afrique sur les travailleurs à faible revenu a constaté que les employés du secteur tertiaire gagnent un salaire horaire supérieur aux employés du secteur manufacturier. Ils travaillent également de manière plus régulière tout au long de l’année et effectuent en moyenne plus d’heures par semaine, d’où l’attractivité supérieure de ce secteur par rapport à tous les autres. Malgré un tableau d’ensemble de la productivité économique encore incomplet, avoir une activité tertiaire pour un ménage s’impose comme une meilleure alternative (souvent la seule) que de poursuivre une activité agricole. 

Comme dans le secteur manufacturier, l’essor des emplois tertiaires est en grande partie le fait de micro et petites entreprises du secteur informel. L’examen des données nationales sur les MPME est révélateur. En moyenne, au moins 70 % des MPME opèrent dans les services et une grande majorité d’entre elles pratiquent le commerce de détail : 75 % aux Philippines, 69 % en Inde et 70 % au Kenya. Dans ces trois pays, plus de 90 % des structures sont des microentreprises employant au maximum dix personnes et la plupart sont considérées comme « informelles ».

 Les nouveaux modèles financiers numériques pourraient contribuer à combler le besoin de financement des MPME, mais ils n’ont pas encore démontré leur efficacité en termes de portée et de pérennité. 

Depuis des décennies, les prestataires de services financiers cherchent à apporter des solutions de marché de masse aux microentreprises de détail, avec des produits pour lisser les flux de trésorerie, financer les stocks et, idéalement, obtenir de meilleurs prix de gros grâce à des achats groupés. Mais ils sont bien loin de répondre à la demande. Alors que la microfinance est devenue une industrie mondiale de 124 milliards de dollars, IFC estime que le besoin de financement des MPME dans les marchés émergents s’élève à environ 5 000 milliards de dollars. Les institutions de microfinance ont prouvé leurs capacités à se financer durablement mais elles ne sont qu’une poignée à avoir atteint une échelle significative. Les nouveaux modèles financiers numériques pourraient contribuer à combler le besoin de financement des MPME, mais ils n’ont pas encore démontré leur efficacité en termes de portée et de pérennité. Et les acteurs traditionnels de la microfinance ont encore beaucoup à apprendre des nouveaux modèles numériques, et réciproquement.

Il semble parfaitement logique de continuer à privilégier le financement des stocks. Plusieurs études soulignent que les caractéristiques des microentreprises de détail, qui disposent d’un emplacement fixe et d’un espace limité et agissent comme preneurs de prix, rendent la réduction du coût des stocks absolument primordiale pour accroître le chiffre d’affaires. Selon une enquête réalisée au Kenya, 40 à 60 % des coûts supportés par les microentreprises sont dus à la tenue des stocks. 

Mais le financement pourrait être plus efficace s’il était associé à d’autres services et technologies afin d’aider les MPME à gérer leurs fournisseurs, leurs stocks, leurs espaces de vente et leurs clients avec, à la clé, des gains de productivité. Certains signes prometteurs semblent suggérer qu’ensemble, la technologie et les services financiers pourraient relever ces défis de manière globale. De plus en plus de services associent le remplacement des stocks et le financement à des données sur les ventes. C’est le cas d’AwanTunai par exemple, qui aide les commerçants en Indonésie à enregistrer leur inventaire et surveiller les transactions et utilise ensuite ces données pour les rapprocher de fournisseurs et de banques à des fins de financement. Les acquéreurs marchands comme Kopo-Kopo au Kenya et Yoco en Afrique du Sud proposent l’un et l’autre des modèles de crédit réservé aux marchands acceptant les règlements numériques et en fonction de leur chiffre d’affaires. Et les grandes plateformes de commerce en ligne offrent davantage de services de gestion de la clientèle intégrant le marketing aux services de commande, de règlement et de logistique pour aider les petits détaillants à se développer sur le marché numérique et à fidéliser leur clientèle.

Le nouveau programme de travail du CGAP sur les moyens de subsistance 

En passant au crible les résultats obtenus grâce à des décennies de programmes sur les moyens de subsistance, le CGAP a décidé de se doter d’une définition claire de cette notion dans le contexte moderne. La définition suivante des moyens de subsistance a été retenue : « revenu de l’individu ou du ménage obtenu en échange de son travail, de ses investissements et/ou de ses services ou perçu sous la forme d’allocations sociales et/ou familiales. » Elle rend compte de la complexité des moyens dont disposent les individus pour gagner leur vie dans le secteur informel dans un contexte mondial évolutif et gagné par la numérisation. Elle devrait également nous aider à penser les interactions complexes entre production de revenu et résilience au niveau des ménages. 

Nos recherches exploratoires initiales nous ont amenés à axer nos travaux sur les moyens de subsistance autour de trois grands domaines :

  • Moyens de subsistance ruraux et agricoles. Dans la mesure où la plupart des pauvres vivent en milieu rural et où 40 % de la population mondiale tirent leur revenu de l’agriculture à petite échelle, les moyens de subsistance ruraux et agricoles resteront au cœur de l’inclusion économique et financière et des travaux du CGAP. Parmi les nombreux enjeux au carrefour des systèmes alimentaire et financier, le CGAP met l’accent sur les femmes, qui tendent à être plus marginalisées, pauvres et exclues du numérique. Nos travaux soulignent le rôle potentiel des services financiers pour les aider à tirer un meilleur rendement du travail, y compris de la main-d’œuvre qu’elles embauchent et des tâches rémunérées ou non, et à épargner grâce à la mécanisation. Ils montrent également comment les services financiers peuvent améliorer l’accès des femmes aux marchés, localement comme à travers les plateformes numériques. La pandémie et les invasions de criquets pèlerins qui ont marqué l’année 2020 sont venues nous rappeler à quel point le renforcement de la résilience était aussi vital que la capacité à saisir les opportunités. Une panoplie d’outils de gestion du risque et des filets de sécurité peuvent amener les ménages ruraux à investir dans des activités plus productives et protéger leurs gains chèrement acquis. Des solutions adaptées devront également être trouvées pour combattre les normes sociales prévalentes, regrouper les services afin de répondre à moindre coût à un plus large éventail d’attentes des clients et exploiter de manière plus inclusive les outils et les données dématérialisés.
     
  • Micro et petites entreprises (MPE). Partout dans le monde, les MPE créent la plupart des emplois accessibles aux individus à faible revenu. Nous étudions des solutions pour améliorer les services financiers destinés aux MPE de manière à renforcer les moyens de subsistance de leurs dirigeants et employés. Avec des acteurs historiques du secteur financier, à l’instar des institutions de microfinance, nous portons un regard neuf sur les voies conduisant à une numérisation réussie. Nous étudions aussi la manière dont les fintech pourraient radicalement transformer l’accès des MPE aux services financiers. Tous ces travaux sont sous-tendus par notre volonté de mieux comprendre les MPE, leurs besoins fondamentaux et leurs objectifs, ainsi que le rôle des services financiers dans leur réalisation.
     
  • Plateformes. S’il est un domaine qui illustre bien le changement dynamique des modes de travail des pauvres, c’est celui des plateformes, où l’activité encore restreinte ne cesse de se développer. Alors que les plateformes hébergent des marchés permettant à ceux qui détiennent quelque chose (biens physiques, récoltes, services) d’entrer en relation avec des acheteurs potentiels, des millions de travailleurs de plateforme se sont appuyés sur ces structures pour se constituer une clientèle et recevoir des paiements en échange des biens et services fournis. Le travail de plateforme propose de nouveaux paradigmes pour la production de revenu dans les trois secteurs, mais, dans leur grande majorité, ces opérateurs, soit vendent des biens physiques, soit proposent des services (logistique, VTC, services à la personne et à domicile…). La pandémie de COVID-19 a cependant mis en évidence la vulnérabilité croissante de la plupart des travailleurs de plateforme. De plus en plus de voix s’élèvent pour exiger des plateformes qu’elles offrent des conditions de travail décentes, notamment un revenu équitable et des prestations sociales de base. Le CGAP entend étudier la manière dont les services financiers peuvent aider les travailleurs de plateforme à saisir les opportunités tout en atténuant certains risques. La portabilité des avantages acquis d’une plateforme à l’autre pourrait les aider à trouver une stabilité et à bénéficier d’une protection sociale.

En conclusion, nous reconnaissons que la notion de « moyen de subsistance » ne se résume pas au fait d’avoir une activité productive, que l’on soit agriculteur, employé ou entrepreneur. Il s’agit aussi de mener une vie productive. Améliorer les moyens de subsistance, c’est permettre à chacun de choisir entre plusieurs voies. La capacité à saisir des opportunités et à renforcer sa résilience exige des services financiers qui ne sont pas exclusivement liés à tel ou tel moyen de gagner sa vie mais peuvent être utilisés pour que chacun acquière les compétences requises pour progresser, s’adapter et accumuler les actifs indispensables pour gérer les transitions et faire face en cas de coup dur. Ce qui nous ramène à l’importance des options de financement individuel flexibles, bon marché et transférables comme à la nécessité de comprendre la manière dont les services financiers rendent possibles ces transitions personnelles et professionnelles. Compte tenu de la fréquence avec laquelle les individus sont susceptibles de changer de métier et de lieu d’activité, nous devons continuer de promouvoir des services financiers individualisés qui suivent les agents économiques tout au long de leur parcours de vie.

À mesure que le CGAP approfondit ses réflexions sur les interactions entre innovations dans les services financiers et nature évolutive des moyens de subsistance, nous accumulerons de nouveaux éléments sur les opportunités offertes par ce nouveau paradigme mais également sur certains risques associés, en particulier en matière d’intégration des services financiers dans d’autres services. Loin de consacrer un retour aux années 1990, nous apprécions à leur juste valeur toutes les possibilités offertes par l’économie et la finance numériques afin de favoriser des débouchés rémunérateurs au profit des ménages pauvres dans le monde d'aujourd’hui.

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